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[Grèce] Et maintenant ? Premières réflexions sur les perspectives du mouvement d’opposition en temps de pandémie

Par l’Assemblée pour la circulation des luttes ( skya.espiv.net )

Note : le texte suivant a été rédigé et diffusé en grec au début du mois d’avril, au cours des premières phases de la pandémie/crise actuelle. Certaines choses ont bien sûr changé depuis, mais nous avons décidé que sa traduction en anglais avait toujours une valeur politique pour un débat au sein du mouvement mondial d’antagonisme social1.

“La rue était maintenant un chemin étroit et mal entretenu. Pas comme nous l’avons connu. Une chose était certaine. Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Le passé est encore très proche.”

Patrouille du matin, Nikos Nikolaidis 1987

La propagation rapide d’une nouvelle forme de coronavirus dans le monde entier a permis aux États capitalistes développés une nouvelle attaque de plus en plus forte contre les classes inférieures, sous la forme de mesures d’urgence. En disant cela, nous ne négligeons en aucun cas le fait qu’en raison de la pandémie, nous nous trouvons dans une situation sans précédent avec un nombre croissant d’infections et de décès. Nous faisons cependant une distinction entre le risque réel d’épidémie (qui exige une autolimitation plus générale de la socialisation et des contacts sociaux) et la gestion militarisée et disciplinaire de l’État grec. Cette dernière semble accorder plus d’importance à l’impact attendu de la pandémie sur l’économie mondiale et a une potentielle crise économique imminente, plutôt qu’à la prévention de la propagation massive du virus et au traitement des groupes vulnérables et des personnes décédées.

La restructuration capitaliste néolibérale qui a eu lieu au cours des dernières décennies, avec la désintégration progressive de l’État-providence, du système de santé publique et l’entrée du secteur privé dans la couverture des structures sociales de l’État, laisse derrière elle un système de santé totalement exposé et incapable de couvrir, même hors contexte épidémique, les besoins de la société. La forte transmissibilité du virus, en l’absence de vaccin et de médicaments appropriés, ajoutée au dédain néolibéral de la situation amène les systèmes de santé publique au bord de l’effondrement. Plus précisément, dans le cas de l’État grec, les mesures d’ajustement fiscal imposées au cours des dix dernières années et la crise de la dette actuelle ont considérablement aggravé les dommages causés aux structures de santé publique (c’est-à-dire étatiques).

La gestion de la crise actuelle par l’État grec et le Capital met en évidence leurs priorités. Le “renforcement” du système de santé public s’inscrit dans la logique du complexe industriel pharmaceutique et des grands prestataires de soins, en finançant des entreprises privées alors que le secteur public est volontairement délaissé. Cette orientation est flagrante dans la dernière décision du gouvernement de soutenir les cliniques privées sous la forme d’une compensation financière de 30 millions d’euros.

Dans de nombreux hôpitaux publics, il n’y a pas de mesures de protection, ce qui fait que les travailleurs de la santé eux-mêmes, alors que ce sont eux qui mènent le vrai combat, sont exposés au virus, voire le transmettent. On met donc de plus en plus l’accent sur la répression. Celle-ci se manifeste par l’accent mis sur la responsabilité individuelle et la récente interdiction de circuler, deux mesures qui visent clairement à transférer la responsabilité de l’État et des patrons aux classes travailleuses en construisant “l’ennemi intérieur”.

De l’état d’urgence aux conditions de l’exploitation constante

Dans le discours public, une bataille idéologique est menée, afin de nous convaincre que nous vivons tous cet état d’urgence de la même manière, indépendamment de notre classe ou de notre position sociale. Dans le même temps, dans les espaces de travail, la bataille se réalise et se transforme en un état d’exception et d’exclusion. Nous constatons que le domaine du travail est en pleine mutation : les formes que prend la doctrine des patrons “créer une opportunité pour sortir de la crise” sont entre autres le surmenage et le télétravail. Les employés des supermarchés, des centres d’appel et d’autres lieux en première ligne, sont surchargés d’heures de travail épuisantes, dans des conditions d’hygiène et de protection douteuses, et sont obligés de trouver par eux même des moyens de se protéger.

Les entreprises qui refusent de fermer, transfèrent leurs services et leur production par voie numérique, leur coût des moyens de production, par le biais du télétravail, est souvent reporté sur nous, les travailleurs (infrastructure logistique, environnement de travail, etc), les patrons étant, eux, couverts et obtiennent des réductions de loyer. Et tout cela s’applique dans le cas où vous n’êtes pas licenciés : à titre indicatif, nous avons eu 40 000 licenciements au cours des deux premières semaines de mars, selon le système d’information « ergani »2 . Les patrons procèdent à des modifications unilatérales ou à certaines résiliations de contrats de travail, toujours couvertes par l’État. Les employés sont contraints de prendre des congés obligatoires ou sont licenciés, tandis que l’aide de l’État est toujours dirigée vers les entreprises.
Toutefois, les importantes disparités de classe dans la gestion ne s’arrêtent pas aux tactiques et actions directes à l’égard des employés et à l’exclusion d’une grande partie de la population de la protection et des soins, mais s’étendent également de manières indirectes. Un bon exemple en est le fonctionnement des transports publics dont la fréquence a été réduit, alors que les fermetures sont toujours en place. Les personnes qui utilisent actuellement les transports publics les utilisent, pour la plupart, pour se rendre au travail et en revenir. Ils se retrouvent donc dans des bus et des trains bondés, incapables de maintenir la distance nécessaire les uns par rapport aux autres.

Et une fois de plus, certains d’entre nous sont considérés comme excédentaires…

Pour les migrants dans les camps, les prisonniers, les sans-abri, tous ceux qui sont licenciés, non seulement aucune mesure n’est prise pour leur protection et leur prise en charge, mais leurs conditions se détériorent. Selon les dernières directives, les centres de détention pour demandeurs d’asile sont transformés en structures carcérales fermées, ce qui oblige les migrants à vivre dans des conditions dangereuses et surpeuplées. Les allocations attribuées dans les camps ont soit diminué, soit cessées jusqu’à nouvel ordre, tout comme l’allocation déjà maigre du HCR (Haut commissariat aux réfugiés). Les fournitures médicales ne sont plus disponibles, et le personnel qui y travaille et fournit des services, dans le cadre de la tentative de prendre des mesures contre le virus, a été réduit de façon spectaculaire. Les personnes qui dépendent des institutions, les prisonniers, les détenus et les sans-abri ne sont pas mieux lotis. Tout ce qui précède révèle la forme mortifère des mesures prises contre la population qui est jugée superflue, qui est traitée comme un bien de consommation et, lorsqu’elle ne peut être utilisée directement par le capital, elle est condamnée à l’extinction physique et mentale.

Dommages et soins, ou comment nous nous retrouverons

Dans ces conditions, plus que jamais, nous devons réinventer les termes du renforcement des communautés de lutte, comme les réseaux d’entraide de classe, d’auto-organisation sociale, de communication directe et horizontale entre les exploités. Mais aussi, la circulation des résistances pratiques contre les conditions répressives de la quarantaine, comme on le voit dans la lutte des étudiants universitaires contre les expulsions des salles d’étudiants, l’auto-organisation des migrants contre la pandémie et les mesures étatiques d’exclusion/d’enfermement dans différents camps à travers la Grèce, les actes de refus des travailleurs de la santé qui éclatent par endroits, la manifestation des travailleurs qui ont été licenciés par SMS à l’aéroport, brisant activement l’interdiction disciplinaire de circuler. Ces actes soulignent la manière dont ces contraintes et ces interdictions renforcent la restructuration globale, que le défi et la lutte politique que nous menons contre elles peuvent évoluer parallèlement au soutien, au soin et à l’attention porté à nos proches.

La propagation de la peur et l’enfermement comme conséquence de la quarantaine, en plus des conséquences matérielles, ont de graves conséquences psychologiques et favorisent l’escalade de la violence domestique tant psychologique que physique, le sexisme et l’isolement forcé dans l’espace domestique. On est pas tous égaux face au fait de rester à la maison, du point de vue du genre (le nombre de cas de violence domestique signalé augmente de façon spectaculaire alors que de nombreux cas ne sont pas connus) ni du point de vue de la classe sociale (s’isoler dans une cave à Kypseli n’est pas la même chose que s’isoler dans un manoir à Glyfada).
Sur ces questions, nous devons redéfinir et déterminer l’importance de la communauté, activer et mobiliser les réseaux d’opposition, en construire de nouveaux et se tenir ensemble contre l’assaut auquel nous sommes confrontés. C’est ce que nous voulons dire quand nous parlons de communautés de lutte, c’est notre point de départ. Des communautés contre l’État, le bien collectif plutôt que le bien individuel.

Dans la situation donnée d’une pandémie, nous reconnaissons que nous devons adapter nos moyens et nos méthodes. Nous soulignons l’importance de poursuivre notre intervention lorsque cela est nécessaire, de renforcement politique des luttes qui éclatent actuellement, leur circulation et leur enrichissement en complétant les revendications. Afin de dire “ensemble” – et que ça ait un sens.

-Renforcement de la santé publique et accès aux soins pour tous. Mettre fin aux pénuries criminelles/déplorables dans les hôpitaux. Réquisition immédiate des cliniques privées. Solidarité et soutien aux travailleurs dans le domaine des soins et du bien-être.

– Suspension du travail qui n’est pas nécessaire pour le moment, pas de travail obligatoire qui implique une exposition au danger. Pas de licenciements en raison de l’état d’urgence. Pas de réduction de salaire. Nous ne partageons pas les bénéfices, nous ne partageons pas les tracas. Refus du prolétariat de payer le loyer, l’électricité, l’eau, l’internet et toutes les commodités.

-Evacuation immédiate des centres de détention pour migrants/réfugiés et transfert des migrants vers des lieux d’hébergement sûrs et ouverts, au sein du tissu urbain. Accès complet et inconditionnel aux soins de santé pour tous.


Assemblée pour la Circulation des Luttes
skya.espiv.net/ avril 2020

  1. Ce que les grecs nomment le « mouvement d’antagonisme social » est similaire à ce qu’on appellerait le mouvement révolutionnaire/ d’opposition. Nous le traduirons pour la suite en mouvement d’opposition. []
  2. NdT: sorte de DIRRECT grecque. Les employeurs doivent y déclarer les licenciements. []

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