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Corona et travail à domicile: Expériences d’un informaticien Indien

Par : Citynotes Collective

Citynotes Collective tentera ici de présenter l’expérience des travailleurs dans leur propre langue. Même sans s’accorder avec les compositions normatives de la grammaire, le langage reflète le rythme de l’expérience et ses contradictions cacophoniques. Tout camarade qui souhaiterait partager son expérience sur l’évolution des relations de travail à l’intérieur ou à l’extérieur du foyer en cette période d’urgence peut nous contacter. Notre partage d’expérience fait partie du processus politique d’enquête des travailleurs et d’auto-enquête des travailleurs. Nous essaierons d’articuler cela plus clairement au fur et à mesure que nous avancerons. Au cœur de la pandémie, la solidarité est nécessaire pour s’organiser en action collective.

La plupart des entreprises du secteur privé, où la possibilité du “travail à domicile” (ndt : télé-travail) existait l’ont déjà appliquée, en invoquant les conditions de confinement dans la période sans précédent de pandémie de corona virus. L’idée du travail à domicile n’est pas nouvelle et est mise en pratique depuis un certain temps déjà. En tant qu’expérience socio-technique visant à modifier les conditions de travail, le travail à domicile a été déployé dans divers endroits auparavant également, bien que cette pandémie l’ait transformé en une nécessité imposée à de nombreux travailleurs. Mais la question est : à quel prix ? De nombreuses autres questions se posent également : comment cela affectera-t-il les entreprises ? Quel serait son effet sur la vie des travailleurs ? Comment cela affecterait-il l’ensemble du système ? Quel serait son effet sur l’avenir et existe-t-il un avenir quelconque ?

Dans le discours populaire, nous voyons que d’autres aspects de ces nouvelles conditions de travail sont discutées : par exemple, comment être productif tout en travaillant à domicile ou comment préserver sa santé mentale dans de telles conditions. N’avons-nous pas envisagé un âge où nous pourrions nous absenter de nos bureaux ? Voilà, vous y êtes ! Mais il y a encore de la déception et du stress ; mais pourquoi tout ce stress ? Parce qu’il y a une différence fondamentale entre le travail forcé à domicile et le choix de travailler à domicile. Il y a évidemment plus que ce que l’on voit, beaucoup plus de raisons graves sont apparues ; l’avenir est incertain, mais n’était-il pas déjà incertain avant que la pandémie ne frappe ? Avant la pandémie les choses étaient les mêmes, la seule différence étant qu’elles sont aujourd’hui nettement plus visibles dans leurs contradictions. Oui, les choses étaient précaires, la pandémie n’a fait qu’accentuer cette précarité. Elle n’a rien fait de nouveau.

Le travail en free-lance et le travail à domicile avaient déjà trouvé leur place avant le corona ; après le corona, cette expérience a pris de l’ampleur et il y a un regain de vigueur pour qu’elle devienne une condition permanente du travail. Ces conditions de travail ne peuvent que s’accroître si les choses demeurent comme elles sont. Au cours des 15 dernières années, le travail à domicile a triplé. Un document de 2016 intitulé “Le travail à domicile fonctionne-t-il ?” s’appuie sur une expérience menée auprès des travailleurs. Au départ, il a été constaté que l’expérience s’est avérée être un moyen rentable pour l’entreprise en termes d’espace physique, mais pour les travailleurs, il y avait un problème persistant : celui du stress et de la solitude. Cette situation est apparue pour ceux pour qui le travail à domicile existait déjà, mais c’est pour ceux qui n’avaient jamais essayé auparavant que cette période est devenue encore plus difficile. Pour d’autre, le travail à domicile n’a jamais été possible, certains ont même été licenciés, d’autres continuent à travailler dans les mêmes entreprises avec une baisse de salaire mais craignent d’être eux aussi licenciés. Cependant, tous ces travailleurs ont quelque chose en commun : le stress, la solitude et la peur de perdre leur emploi.

Cette crainte de perdre son emploi est devenue plus envahissante aujourd’hui. Auparavant, le travailleur avait une certaine assurance de trouver du travail dans une autre entreprise, mais la progression du virus dans le système a rendu le tout instable. Même les experts en la matière ne peuvent pas prévoir quand les choses se normaliseront, si tant est qu’elles se normalisent. La fréquence des courriers des hauts dirigeants de l’entreprise a augmenté. La plupart relatent d’une volonté du renforcement du moral des employés, impliquant qu’ils doivent maintenir les niveaux antérieurs de leur productivité, voire les augmenter. L’échelon le plus élevé de l’entreprise a perdu 25% de son salaire pour l’instant. Dans un avenir proche, nous pourrions même devoir subir des réductions de salaire jusqu’à ce que l’entreprise ferme définitivement ses portes. Les stocks de plusieurs entreprises ont augmenté, ainsi que la production
Une entreprise comme Amazon est à son apogée, au niveau financier. Cependant, les choses ne font que commencer. Une fois que les actions d’autres entreprises commencent à baisser, cela ne peut qu’affecter les grandes entreprises comme Amazon. Nous recevons également des appels de travailleurs d’entreprises comme Amazon. Mais lorsque des licenciements ont lieu, ils touchent surtout les personnes occupant des postes de direction avec de gros chèques ou ceux qui ont récemment rejoint l’entreprise. C’est notamment l’une des craintes qui empêchent les travailleurs de changer d’emploi, de poste ou d’entreprise. Actuellement l’assurance qu’avait les travailleurs de pouvoir retrouver du travail dans une autre entreprises n’est plus garantie , mais c’est toute une chaîne qui commence à s’effondrer.

Auparavant, les travailleurs se rencontraient dans un espace physique, les collègues faisaient des pauses entre les heures de travail, et il y avait des commérages ou des conversations sur d’autres sujets. Mais aujourd’hui, ils ne peuvent plus travailler qu’à domicile. Auparavant, le directeur pouvait facilement garder un œil/gérer les choses lorsque tout le monde travaillait au bureau, les collègues aussi entre eux, mais maintenant tout cet échange entre les corps se fait uniquement dans l’espace virtuel. L’intensité et les heures des réunions en ligne ont également augmenté, tout comme le travail général. Dans ces conditions, les commérages de bureau, qui permettaient de s’éloigner un peu des heures de travail normales, ont également disparu, la distanciation sociale devenant la nouvelle norme. Le fait de travailler ensemble tout en partageant un espace physique encourageait un sentiment de compétitivité parmi les travailleurs, et contraignais un travailleur vis-à-vis d’un autre à travailler, c’est à dire à rester concentré sur son travail.

Dans un espace de travail physique, les travailleurs pouvaient se permettre de partager leurs problèmes. Mais cette possibilité a disparu et, avec elle, un certain semblant de maintien d’un intérêt pour son travail. Il faut faire un effort supplémentaire pour se coordonner avec les autres membres de l’équipe puisque toutes les interactions sont en ligne, passant du réel au virtuel. Cependant, ce mode d’interaction en ligne ouvre la possibilité pour les travailleurs de ralentir leur cadence- par des réponses tardives/retardées aux responsables – en ralentissant le rytme qui était auparavant nécessaire pour gérer non seulement les membres de l’équipe mais aussi nous-mêmes à travers eux. Il est également possible de faire une sieste, mais cela pose ses propres problèmes. La production est toutefois en fonctionnement continu. Même s’il n’y a pas de travail supplémentaire en tant que tel, les travailleurs se voient effectuer toutes sortes de tâches plus ou moins utiles. Partout où les choses peuvent être automatisées, elles sont faites avec un zèle accru. L’accent est mis sur un grand nombre de mesures afin que l’entreprise/les dirigeants puissent donner l’impression que le travail est fait/est en cours, de sorte que l’entreprise ne subisse aucune perte en cas de licenciement, que les travailleurs ne deviennent pas paresseux ou que, et que lorsque les choses reviendront à la “normale” demain, ils puissent reprendre le travail avec la même intensité de productivité qu’auparavant.

Même lorsque le travail s’est tourné vers le monde virtuel, il y a toujours des délais à respecter. Ainsi, même lorsqu’une travailleuse pense pouvoir faire des siestes, elle doit encore terminer son travail et si elle ne peut pas, elle devra répondre de ses actes lors de ses réunions. Vous vous réveillez et vous retournez au travail, globalement, même si les heures de travail semblent être les mêmes, elles sont plus dispersées qu’auparavant, et les heures de réunions ont augmenté. Une amie qui travaille chez Amazon dit que 4 à 5 heures de travail par jour sont consacrées aux réunions et que lorsqu’elle et certains de ses collègues se sont plaints, le directeur n’en a pas tenu compte. Pour certaines équipes de ces entreprises, le travail a beaucoup augmenté et est plus intense qu’avant, et il est donc devenu difficile pour eux de gérer leurs temps. Quant aux équipes dont l’intensité de travail n’a pas encore augmenté, elles craignent d’être bientôt licenciées.
Il est certain que cette forme particulière d’anxiété accrue résulte de ces conditions de travail où nous ne savons pas combien de temps nous pourrons conserver notre emploi. Cette anxiété nous empêche également de nous concentrer sur notre travail. Outre le désintérêt pour le travail, il y a bien sûr la solitude. Le travail qui semblait habituel jusqu’à hier semble beaucoup plus pénible aujourd’hui. Plus ce travail semble pesant, plus le sentiment de solitude et d’anxiété augmente proportionnellement et nous sommes donc pris dans une boucle.

Outre notre vie professionnelle, notre vie personnelle a également été très affectée. Auparavant, le travail, à la maison et au bureau, du moins en apparence, semblait différent. Pour continuer à être productif ou pour nous reproduire (c’est-à-dire notre force de travail), nous faisions une partie du travail nous-mêmes et pour certains travaux, nous étions dépendants des autres. Les travailleurs dont nous étions directement dépendants (pour être nous-mêmes productifs), tels que les nettoyeurs, les cuisiniers, les coureurs, les commerçants, ont pratiquement disparu. La plupart d’entre eux sont soit rentrés chez eux (en tant que travailleurs migrants loin des grandes villes), soit n’ont pas pu ouvrir leurs magasins ou quitter leur maison, dans les conditions strictes imposées par la pandémie. Cela implique de devoir effectuer toutes ces tâches soi-même, c’est-à-dire de passer au moins 4 à 5 heures à les faire, ce qui affecte la façon dont le travail de bureau est effectué et suscite davantage d’anxiété et de tension. Préparer trois repas, le thé et les en-cas, nettoyer toute la maison, les ustensiles, attendre que les magasins ouvrent à leur heure (limitée) pour acheter et faire les courses, attendre que les agents sanitaires viennent leur remettre les poubelles, organiser la maison pour éviter que les choses ne s’accumulent et que l’anxiété de cette désorganisation n’entraîne davantage de stress – entre tout cela, nous devons continuer à faire notre travail de bureau.
On pourrait dire que cette chaîne qui reliait tous ces travailleurs (relations sociales de la sphère productive et reproductive) a été démantelée par le virus. Dans tout ce système, beaucoup de travailleurs ont dû arrêter de travailler même si leur gagne-pain en dépendait. Le travail qu’ils faisaient pour nos ménages afin que nous puissions continuer à faire notre travail de bureau (les travaux ménagers et les services qui étaient sous-traités à ces travailleurs) doit être effectué par nous même à présent. Combien de temps devrions-nous continuer ainsi (pour ceux qui travaillent dans le secteur des TI/entreprises, qui ont des horaires longs et irréguliers, où une grande partie du travail domestique est sous-traitée à d’autres travailleurs qui sont eux-mêmes des migrants, et qui sont touchés de manière plus grave par la pandémie), personne ne le sait. Tout le système est perturbé.
Au milieu de tout cela, on a aussi la chance de se connecter avec des amis perdus depuis longtemps ; ceux qui étaient trop occupés à travailler sont soudainement de retour sur les réseaux sociaux. Les heures d’appel avec ces amis sont devenues plus longues, car certains d’entre eux ont plus de temps pour eux. Même si l’on n’a pas assez de temps, ces appels apportent une sorte de soulagement à l’anxiété et au stress croissants que les conditions de travail actuelles ont engendrés. Netflix and chill » semble avoir dépassé sa dose de divertissement et les travailleurs subissent également divers stress émotionnels. Les vieux fils de conversation avec les amis reprennent.
Les réseaux sociaux ne font que nous faire réaliser à quel point nous sommes vraiment seuls. Nous nous sentions seuls aussi avant la Corona. Mais de plus longs passages devant l’écran n’ont fait qu’une hyper-conscience de cette réalité.

Ceux qui sont mariés ou qui vivent en famille sont confrontés à des problèmes différents. Auparavant, lorsque l’espace physique du bureau et du ménage était séparé, ont passait 8 à 10 heures au bureau, 6 à 7 heures à dormir, encore 1 à 2 heures aux tâches quotidiennes et le reste était passé en famille. Dans de nombreux cas, le travailleur et la travailleuse (ici mari et femme) avaient des emplois séparés et passaient les week-ends ensemble. Mais aujourd’hui, au cours du dernier mois, cette séparation des espaces a fusionné en un seul, le ménage est devenu l’espace où l’on mène à la fois une vie professionnelle et une vie personnelle. Des problèmes particuliers apparaissent. Avec ce stress et cette anxiété supplémentaires, de nombreuses familles se séparent. Les antagonismes familiaux se multiplient, de même que les violences domestiques et les cas de maltraitance des enfants. Les tensions entre les enfants et les parents se sont également accrues. Un jour, une responsable de notre équipe a oublié de couper le son lors d’une réunion en ligne et nous, ses collègues, avons été informés de sa dispute. Une autre collègue a insisté pour que les choses reviennent à la “normale” (en termes d’heures de travail dans son bureau) afin que le temps passé avec la famille reste ce qu’il était avant le corona, car les conflits à la maison avec d’autres membres de la famille étaient devenus plus fréquents. Notre relation avec la “maison” avant le “travail à domicile” est devenue plus claire alors que ces contradictions s’accentuaient.

Cela nous a donné l’occasion de comprendre pen quoi ces deux espaces, de travail et de vie, étaient différents. Ou bien y avait-il vraiment une séparation entre les deux ? Où peut-on situer les problèmes qu’on subit actuellement- au travail, à la maison, au “travail à domicile” ou ailleurs ?
N’est-il pas évident que même si nous voulons que les choses reviennent à l’état qui était le leur avant la pandémie, elles resteront telles qu’elles sont ? Ce n’est pas comme si les choses d’avant pouvaient étaient édéniques. Un désir de retour en arrière signifie seulement que nous voulons fuir le présent, car ce qui se passe maintenant ne nous fait que nous rendre compte plus fortement de notre aversion pour celui-ci. Le temps passé en famille a augmenté, ce qui signifie que les conflits qui étaient auparavant cachées ou réprimées se sont accentuées.

On peut voir la crise de l’avenir et du capital en termes plus clairs. La famille ne peut pas rester à l’écart des crises du capitalisme.
Il reste à voir comment cela affectera l’avenir des entreprises, si elles pourront se sauver elles-mêmes et si nous pourrons sauver nos emplois. Considérons un instant que le meilleur (le pire) scénario de 2021 voit tout revenir à la “normale”, le rythme de vie et de travail revenir à ce qu’il était, le retour des vendredis soirs et du blues du lundi. Mais les nouvelles possibilités qui se présentent ou les reconfigurations diverses que le virus a apporté aux entreprises nous a invariablement aussi été donné à nous, les travailleurs. Le type d’expériences menées au nom du travail à domicile, au gré des entreprises, nous a également donné le temps de mener certaines expériences. Beaucoup de choses sont mises en évidence, dont les résultats directs et indirects sont visibles aujourd’hui. Nous pouvons voir le stress, l’anxiété, l’isolement, la productivité et diverses activités au nom du divertissement personnel. C’est le temps d’être productif, un temps pour être productif sans travailler ou s’il n’y a pas de temps alors pourquoi être productif du tout ?
Le virus nous a donné beaucoup de temps pour réfléchir à la programmatisation systémique et aux crises qui en résultent. Ça devait imploser tôt ou tard. Cette crise n’est pas le résultat du virus ; le virus n’a fait que mettre à nu ce système. Il nous a fait sauter dans un avenir où ces crises attendaient de se manifester.
La véritable pandémie, c’est le capitalisme. Il n’est pas seulement impératif de détruire le virus, mais aussi tout le système. Si ce système est encore capable de se sauver d’une manière ou d’une autre, alors les choses ne feront que devenir de plus en plus barbares.
Le véritable antidote à cette pandémie est le communisme !

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