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Conditions de la classe ouvrière en Espagne et mesures adoptées en raison du COVID-19.

Par: des travailleurs énervés

Les chiffres actualisés sont disponibles sur ce site web. Nous n’y reviendrons donc pas étant donné l’évolution constante du nombre de personnes malades, décédées et guéries. Nous nous contenterons de faire remarquer que les travailleurs ne sont pas autorisés à arrêter la production et utilisent donc les transports publics pour se rendre au travail. Il y avait en conséquence 1 000 nouveaux cas par jour dans le pays.
Nous aborderons la question de la condition de la classe ouvrière en Espagne au vu des mesures prises contre le coronavirus en 4 grands axes :
1. La situation dans le pays, y compris le niveau d’alerte, les lois appliquées, les personnes au pouvoir, l’état des transports et la situation économique.
2. Les conditions de travail et de vie, y compris la manière dont les mesures affectent les travailleurs, la réglementation sur les salaires et des jours d’absence, les aides économiques, les mesures de prévention et la répression.
3. Les conditions relatives aux prisons et aux prisonniers et autres personnes exclues.
4. Les résistances, leurs descriptions, des liens vers les pages web expliquant la situation, les tracts distribuées, les faiblesses et les limites.

1. La situation dans le pays

Un décret du 14 mars, met en place l’application d’une loi organique du 1er juin 1981 sur tout le territoire national. Cette loi établit 3 régimes : l’ « état d’alerte » l’« état d’exception » et l’« état de siège ». La durée maximale de l’état d’alerte est de 15 jours, après quoi elle peut être prolongée. Ce mécanisme est activé pour 4 raisons : a) Catastrophes naturelles (tremblements de terre, incendies, etc.), b) Crises sanitaires (épidémies, pollution), c) Paralysie des services publics essentiels, et d) Pénurie de produits de première nécessité. Pour cette dernière raison, le seul cas où ce décret a été utilisé jusqu’à présent est celui de la grève des contrôleurs aériens en 2010.

L’état d’alerte, actuellement activé pour les raison b) et d), donne au gouvernement le pouvoir de : a) Limiter la circulation des personnes ou des véhicules à des moments et des lieux spécifiques, b) Pratiquer des réquisitions temporaires de tous types de biens et imposer des tâches obligatoires aux individus, c) Intervenir et prendre temporairement le contrôle d’industries, d’usines, d’ateliers, de fermes ou de locaux de toute nature, à l’exception des maisons privées, d) Limiter ou rationner l’utilisation des services ou la consommation de produits de première nécessité, et e) Assurer l’approvisionnement des marchés.
Pour imposer ces mesures, l’État a mobilisé toutes les forces et corps de sécurité, qui sont obligés de suivre les ordres sous peine de suspension. Si un citoyen n’exécute pas ce qui est stipulé dans la loi, il s’expose à des poursuites judiciaires (peines pouvant aller d’une amende de 100 euros à 1 an de prison). Si les autorités ne respectent pas les dispositions de l’autorité compétente, cette dernière peut se déclarer compétente à leur égard.

Pour imposer ces mesures, ils mobilisent l’ensemble des forces et corps de sécurité de l’État, qui sont tenus de faire tout ce qui leur est ordonné sous peine de suspension de leur travail. Si un citoyen n’exécute pas ce qui est stipulé dans la loi, il s’expose à des poursuites judiciaires (amendes de 100 euros à 1 an de prison). Si les Autorités ne respectent pas les dispositions de l’Autorité compétente, celle-ci peut assumer sa compétence.

Le gouvernement a désigné les forces armées comme “agents de l’autorité” (LO 4/1981). Elle a déployé 350 soldats de l’UME (Unité militaire d’urgence) à Madrid, Valence, Séville, Saragosse, León, Las Palmas et Santa Cruz de Tenerife, lieux où elle a une base pour qu’ils opèrent une mission de reconnaissance dans des centres logistiques (train, métro, bus). Ils seront déployés dans les rues dans le cadre de ce qu’ils ont appelé la “lutte contre la pandémie”, afin qu’ils déchargent la police de la tâche de patrouiller dans les rues et qu’elle puisse se consacrer à des tâches plus complexes.

Pour les besoins de la population, ils ont mobilisé 150 médecins et 70 infirmières militaires en réserve et ont demandé aux pharmacies militaires de produire une solution désinfectante.

L’état d’urgence permet l’arrestation de personnes soupçonnées de trouble à l’ordre public, ce qui sera signalé à un juge dans les 24 heures. L’autorité gouvernementale peut ordonner des perquisitions de maisons par un mandat écrit préalable. Elle peut intercepter tous types de communication, y compris postales, télégraphiques et téléphoniques. Elle aura également le pouvoir d’interdire les déplacements, de demander l’identité, de contraindre et de transférer temporairement des personnes dangereuses hors d’une localité. Elle n’est pas autorisée à intervenir dans les réunions des partis politiques, sauf si elles présentent un risque pour l’ordre public, mais elle peut dissoudre les réunions, les manifestations et les grèves. Les étrangers peuvent être expulsés d’Espagne. En outre, tous les types d’armes pourront être saisis et des postes armés pourront être mis en place pour protéger la population et les biens.

L’état de siège sera activé si une insurrection se produit ou menace de se produire et impliquera la suspension temporaire des droits du détenu ainsi que toutes les mesures mises en œuvre dans les deux scénarios précédents. Ce sera dorénavant une autorité militaire désignée par le gouvernement qui mettra en place ces mesures d’état de siège.

Les activités scolaires dans les universités et les écoles primaires et secondaires de tout le pays ont été perturbées. Le confinement de quatre municipalités à Barcelone avait dans un premier temps été mis en place. Les habitants n’ont pas eu le droit de quitter leur municipalité pendant 15 jours, et les périmètres étaient bouclés par les Mossos de Escuadra (police catalane). Un service interne et un groupe de soutien ont été créés pour approvisionner les magasins et assurer la distribution de nourriture et de médicaments. Pour le nombre total d’habitants de ces quatre municipalités soit 70 000, il a été nécessaire de déployer 106 policiers régionaux répartis en trois groupes pour contrôler le périmètre, assister aux citoyens escoter des agents des services publics de base chargés du nettoyage et de la livraison des fournitures. Les habitants n’avaient pas le droit de quitter le périmètre, mais ils pouvaient sortir de leur domicile. Cependant il leur était demandé de limiter les contacts et de ne sortir dans la rue que pour aller chez le médecin, travailler ou faire des courses.

Depuis le 16 mars, cette situation s’applique à l’ensemble de la population du pays. Le Conseil des ministres a imposé la fermeture des magasins, à l’exception de ceux offrant des produits de première nécessité (comme les pharmacies ou les magasins de bouffe), et a sévèrement limité la durée de présence des clients dans ces locaux. Les cérémonies religieuses, y compris les funérailles, sont soumises à la condition qu’il y ait au moins un mètre d’espace entre les participants.

État des transports
L’État a décidé de restreindre la circulation des transports en commun de moitié et la vente de billets à un tiers afin de maintenir une distance de sécurité pour les personnes voyageant par avion, par train et par route. Les billets Renfe (de train) peuvent être annulés et changés sans frais depuis le 16 mars. Le 15 mars, la fédération des transports de Madrid a donné la priorité à toutes les lignes dont les stations sont proches des hôpitaux. Dans les bus, il ne sera pas possible d’occuper le siège derrière le conducteur lorsqu’il n’y a pas d’écran de protection et ils essaieront de ne pas les surcharger afin que les gens puissent garder une distance de sécurité.
Dans le transport aérien, un décret apporte des restrictions aggravant ainsi les mesures prises par certains pays qui ont interdit l’entrée de personnes en provenance d’Espagne ou ont suspendu la liaison. D’autres pays ont choisi de mettre en quarantaine les passagers en provenance d’Espagne.
Le transport de marchandises est destiné à garantir l’approvisionnement de la population.

Situation économique
Selon le journal El País, “10 ans après le déclenchement de la crise, la dette publique est proche de 100% du PIB, le chômage est encore très élevé pour la moyenne européenne (14%) et le déficit est de 2,4% et devrait croître à plein régime…”. “L’Espagne a terminé l’année 2019 avec une croissance de 2 %, et le gouvernement prévoit un léger ralentissement allant jusqu’à 1,5 % cette année”, a également rapporté El País.

Le gouvernement a adoptées les premières mesures économiques le jeudi 12 mars. Il “injecte 14 milliards de dollars dans l’économie par le biais de reports d’impôts, 3,8 milliards de dollars dans la santé, 400 millions de dollars dans les secteurs d’activité les plus touchés et 25 millions de dollars dans des aides financières pour les enfants”. Bien qu’élevé, le chiffre total est bien inférieur aux 34 milliards mobilisés par le Royaume-Uni ou aux 25 milliards par l’Italie.

2. Conditions de travail et de vie.

Les mesures en matière d’aides économiques pour faire face aux conséquences de l’épidémie sont énoncées dans le décret-loi royal du 8 mars 2019, relatif aux mesures urgentes de protection sociale et de lutte contre la précarité du travail. La première mesure concerne l’extension des allocations de chômage pour les personnes de plus de 52 ans, touchant plus de 379 465 personnes. L’allocation financière versée aux familles avec enfants à charge a été portée à 341 euros par an et à 588 euros par an pour les familles en situation de grande pauvreté. En Espagne, seules 5,3 % des dépenses sociales sont consacrées aux familles et aux enfants, contre 8,4 % dans la moyenne européenne.

Si les employés du gouvernement central peuvent bénéficier de 100 % de leur salaire s’ils doivent rester isolés ou s’occuper de personnes à charge, dans le secteur privé, la situation est tout à fait différente. Les salariés et les travailleurs indépendants qui sont inscrits à la sécurité sociale et qui présentent des symptômes ou doivent s’isoler, recevront 75 % de leurs base de cotisation pour aléas professionnels. Soit, pour un salaire de 1 000 euros, la base de cotisation peut être de 700 euros. Le salarié percevra 525 euros.

Selon le syndicat CCOO 1, rien qu’à Madrid, il y a eu plus de 70 cas de « règlement de travail temporaire » (ERTE) initié par les employeurs enregistrés. Ce règlement permet aux entreprises de suspendre les contrats de travail ou de réduire temporairement le temps de travail lorsqu’elles connaissent des difficultés économiques, techniques ou organisationnelles qui mettent en péril leur viabilité.

3. Conditions relatives aux prisons et aux prisonniers

Une grève de la faim a été lancée dans la prison Brians I (Barcelone) après l’introduction de restrictions radicales sur les visites. Une aile entière de la prison est restée isolée pendant que les gardiens se promenaient sans masque, risquant de propager le virus.
Un feu a été allumé dans la cour de la prison de Fontcalent (Alicante) pour protester contre le manque d’informations sur le virus. À Melilla, un chef de service a infecté 12 membres du personnel, provoquant l’isolement de 164 détenus et de 50 membres du personnel.

Un soulèvement a eu lieu dans la prison de Tahíche (Lanzarote) lorsqu’un prisonnier a refusé d’être mis à isolement. Les prisonniers protestaient contre l’annulation des droits de visite et le fait que les fonctionnaires continuent à venir dans les prisons sans masque.
A Murcie I, l’appel suivant a été lancé le 15 mars : “Cet après-midi, à 20 heures, dans le module 3 de médecine préventive de la prison de Sangonera à Murcie, les prisonniers vont effectuer un sit-in pacifique pour demander leur liberté et refusent de retourner dans leurs cellules. En Chine et en Italie, le gouvernement a accordé la liberté aux prisonniers qui n’ont pas commis de crimes graves car les laisser enfermé, en plus d’être un terrain propice à la propagation de la maladie, peut rendre encore plus difficile une situation qui l’est déjà…”
Les Centre de rétention administrative (CDE en Espagne) ont commencé à se vider. Leur maintien en rétention renforçant la possibilité de propagation de la pandémie.
Pour plus d’informations, voir http://tokata.info/

4. Résistances et grèves

Après la découverte du premier cas de coronavirus dans l’entreprise Airbus, il a été procédé à la fermeture des locaux du centre de travail de Getafe (proche de Madrid) pendant 8 heures afin de le désinfecter. Les cinq syndicats représentés au sein du comité d’entreprise ont demandé aux travailleurs de “quitter immédiatement leur poste de travail”. L’entreprise a réagi en mettant en garde les travailleurs, contrairement à la recommandation des autorités, qu’ »elle prendra les mesures nécessaires à l’encontre de tout employé qui prendrait un congé non autorisé ».

La situation à la Poste et à Amazon ne semble pas très prometteuse. Des initiatives de travailleurs d’Amazon à New York ont été traduites et publiées, et des courriers de plaintes qui peuvent être téléchargés et présentés au siège de La Poste. Des tentatives ont été faites pour rendre visible la situation du personnel de livraison de différentes manières. Le plus efficace a sans doute été que les travailleurs eux-mêmes aient le courage de refuser de travailler, faute d’équipements préventifs tels que gants, gel et masques. Cependant, ce n’est pas une tâche facile car les patrons continuent à menacer quiconque refuse de travailler. Lorsque les employés d’un des plus grands centres de tri postal (CTA) ont refusé de travailler et que des colis d’Amazon ont été trouvés non triés dans le centre, le géant américain a annulé son contrat avec la poste et a retiré ses marchandises du centre. La tendance générale de l’entreprise est toujours de répercuter ses pertes sur les travailleurs. C’est pourquoi son principal porte-parole, le syndicat CCOO [1], a fait passer le message parmi les travailleurs que 8 000 emplois temporaires ne seront plus nécessaires.

La rencontre internationale des travailleurs d’Amazon, qui promettait d’être l’une des plus suivies, a été perturbée par les circonstances et l’impossibilité pour les collègues de se déplacer. Espérons que la prochaine réunion aura deux fois plus de force. Une déclaration commune sur leur position concernant la pandémie. Contrairement à d’autres entreprises, Amazon profite de la situation et engage davantage de travailleurs temporaires pour faire face à l’augmentation des achats pendant la quarantaine dans le monde. Pour cela, l’entreprise propose une augmentation de salaire de 1 à 2 euros selon les pays et le niveau de chômage.

Parce que la coordination entre Amazon et les services postaux des différents pays est plus nécessaire que jamais, des efforts doivent être faits dans ce sens. Une organisation internationale peut servir de catalyseur et aider dans cette tâche.
Dans l’usine Mercedes-Benz de Vitoria, les travailleurs ont réussi à arrêter la production, ne laissant que le personnel qualifié nécessaire dans l’usine.

L’entreprise métallurgique LM Wind Power, qui possède différentes usines dans la péninsule, a pris différentes mesures. Elle oblige les travailleurs à prendre des vacances. Elle a également demandé un règlement temporaire de l’emploi (Expediente de Regulación Temporal de Empleo ou ERTE) à Ponferrada. Cependant, dans leur usine de Castellón, les travailleurs ont fait pression sur l’entreprise pour qu’elle arrête la production.

Les camarades de l’aéroport de Madrid ont lancé une pétition sur la plateforme change.org. Le syndicat CTA a fait circuler une note avec ses revendications concernant les conditions auxquelles sont confrontés les travailleurs. 90% des avions sont cloués au sol et la plupart des travailleurs de l’aéroport sont en ERTE.
Les travailleurs de Burger King et de Vips s’opposent à l’imposition d’un ERTE qui toucherait 20 000 travailleurs.

La gauche a lancé la campagne en ligne #mequedoencasconrentabásica avec la demande d’un moratoire sur le paiement des loyers, des hypothèques et des factures d’électricité, d’eau et autres. Elle demande également qu’un revenu de base soit mis en place pour ceux qui en ont besoin, dénonçant la répartition inégale des richesses.
Plus on regarde, plus on trouve des cas de travailleurs qui résistent dans de nombreuses entreprises. Cela montre que, bien que les travailleurs aient des idées communes, il y a beaucoup de travail à faire pour approfondir le niveau d’organisation.

[1] Confédération Syndicale des Commission Ouvrières, syndicat espagnol lié au parti communiste.

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