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Sur les mesures politiques liées au Covid 19 : quel point de vue de classe ?

Déjà publié sur mondialisme.org
Par Angry Workers le 19 mars 202
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Le Corona virus s’est répandu. Malgré la peur et la panique (ou même le déni) qui se sont installées, une chose est sûre : les fissures du système capitaliste apparaissent aux yeux de tous. Comment la gauche radicale peut-elle réagir de manière à éviter le champ de mines que représente le renforcement de l’État, tout en faisant passer les êtres humains avant les profits ? Comment peut-on faciliter les activités auto-organisées, comme les initiatives locales qui apparaissent pour aider les personnes vulnérables, et surtout, comment peut-on les utiliser pour faire en sorte que nos revendications soient satisfaites ? Il est utile de réitérer nos exigences, comme celle d’un revenu de base universel, et d’en promouvoir de nouvelles, comme celle d’une indemnité maladie à 100% dès le premier jour. Mais la question est toujours la même : comment imposer tout cela ?
Voici quelques réflexions sur les différentes facettes de cette crise sanitaire (et économique). Le nombre de questions à discuter est si vaste que tout cela peut devenir assez accablant. Nous proposons à tous les camarades intéressés sept axes de discussion pour essayer de structurer le débat public en cours.

1) Le « débat scientifique ».
Il est important de comprendre si le virus est réellement nouveau, à quel point il est dangereux, etc., afin d’évaluer la situation et de juger de la réaction de l’État. En même temps, « savoir ce qu’est le Coronavirus » n’est pas une condition préalable pour discuter des développements actuels. Nous devons reconnaître que la crise actuelle révèle le rapport de force en matière de monopole de l’information : l’État et la « classe scientifique » sont détachés de la vie quotidienne des travailleurs et, avec le manque de tests et de fonds d’urgence pour les personnes âgées, les salariés précaires et les travailleurs indépendants, cela s’avérera fatal. Le débat sur le caractère matériel du Coronavirus est important afin d’approfondir la critique et de franchir une étape : nous devons passer de l’affirmation selon laquelle « l’État n’en fait pas assez » et « le système de santé est sous-financé » à la compréhension du fait que le mode de production capitaliste (concentration urbaine et pauvreté, agriculture et élevage industriels, etc.) est le terrain de reproduction du virus.

2) La réaction de l’État

Le débat oscille entre une méfiance justifiée envers la motivation de l’État (« l’État utilise la crise pour expérimenter des mesures anti-insurrectionnelles et répressives ») et la critique de l’incapacité de l’État à faire ce qu’il devrait (« l’austérité a détruit l’infrastructure sanitaire »). On peut supposer que les mesures répressives et les fermetures d’entreprises sont également imposées pour couvrir et contrecarrer le manque de soutien et d’équipement médical général, par exemple pour les tests de masse. Les mesures prises par l’État doivent également être considérées dans le contexte des récentes « protestations populaires », des gilets jaunes aux manifestations de rue en Amérique latine : toutes les manifestations antigouvernementales en Algérie ont été interdites ; l’état d’urgence a été déclaré au Chili pour une durée de trois mois, avant que des décès ne surviennent et avant que d’autres mesures médicales ne soient prises. Les mesures politiques imposées par le Coronavirus ne sont pas le produit d’une conspiration contre ces manifestations, mais l’État sait qu’elles doivent être considérées comme une « reprise du contrôle de la société dans l’intérêt du grand public ». Nous devons éviter de rendre l’État plus fort qu’il ne l’est déjà. Les mesures prises par l’État sont contradictoires. La classe politique est coincée entre, d’une part, « la nécessité de contrôler la population » (couvre-feu, fermeture des frontières) afin d’être perçue comme faisant quelque chose et, d’autre part, la nécessité de « maintenir l’économie en marche » (forcer les gens à aller travailler, maintenir certains bureaux ouverts, renflouer les entreprises).

3) La crise « économique » et la restructuration de la géopolitique
Nous ne pouvons comprendre le dilemme étatique décrit ci-dessus que si nous soulignons que le Coronavirus n’a pas provoqué la crise économique, mais que la récession était déjà à l’horizon.
Le dilemme de l’État est aggravé par la possibilité d’un krach. En une semaine, la Réserve fédérale américaine a jeté sur le feu autant d’argent que pendant toute la période qui a suivi le crash de 2008 – avec bien peu de résultats. La différence, c’est que l’État va maintenant utiliser le Coronavirus pour expliquer le ralentissement économique. La capacité à faire face à l’impact économique du Coronavirus va remodeler la hiérarchie mondiale des États. La presse bourgeoise italienne loue la capacité de la Chine à arrêter le virus, et la Chine tire un capital politique important de la fourniture de masques et d’autres équipements médicaux à ce pays. Au lieu de provoquer un « Tchernobyl pour la Chine », ses structures centralisées et son style autoritaire sont salués comme la grâce salvatrice qui témoigne de sa capacité à répondre à la crise en construisant des hôpitaux et en surveillant à la loupe les déplacements de ses habitants. Des échanges avec des camarades présents sur place nous ont au contraire appris que l’État en Chine est plutôt désorganisé et que la coordination entre l’État central et les autorités locales est faible.
De même, l’Union européenne a été totalement incapable d’offrir la moindre vision politique ou stratégie cohérente. Le revirement brutal de Trump a également signifié la perte de toute la légitimité qu’il lui restait. Il est vrai que la crise affecte profondément la demande occidentale pour les produits manufacturés chinois, mais la Chine ou d’autres pays sortiront-ils renforcés de cette crise ?

4) Production mondiale et restructuration du travail
Le Coronavirus montre comment la production mondiale est interconnectée et comment les gens se déplacent dans le monde entier, dans le cadre de leurs activités quotidiennes. Ces liens avaient déjà été mis sous pression par la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine et les politiques protectionnistes de l’État, mais la crise du Coronavirus montre les limites de ces mesures nationales. L’État doit recalibrer ses relations avec les grandes entreprises. Par exemple, l’État chinois a utilisé les énormes réseaux sociaux et les bases de données des grands distributeurs comme Alibaba afin d’étendre ses mesures de surveillance sociale.
Nous ne pouvons pas nous accrocher aux vieilles théories catastrophistes de la Gauche communiste ou de la Troisième internationale, que ce soit dans leurs expressions pessimistes (« la fin de la classe ouvrière ») ou optimistes (« Cette fois, ça s’écroule ! Cette fois, les masses vont perdre confiance dans le système capitaliste »). Nous devons plutôt comprendre comment le Capital se restructure, et va restructurer la classe ouvrière, la société et la culture pour répondre aux besoins de l’accumulation et de la reproduction du système.
Toute cette destruction à laquelle nous assistons crée de nouveaux produits et de nouvelles opportunités de marché, comme le secteur des biotechnologies (qui pour l’instant est extrêmement concentré en Asie) et les livraisons à domicile qui se développent. Il est probable que le « travail à domicile » (qui, en Italie, par exemple, est très sous-développé par rapport au Royaume-Uni) va perdurer, car il est moins coûteux de faire travailler à domicile une fraction des travailleurs que de les faire venir sur leur lieu de travail, et de nouveaux logiciels permettent un contrôle efficace.
Le gouvernement italien a fait fermer de grandes usines pendant quelques jours, tandis qu’il réorganisait la production pour répondre aux normes de sécurité (par exemple, la distance nécessaire entre les ouvriers sur les chaînes de montage, un nettoyage accru au sein du processus de production). L’Italie pourrait également voir se poursuivre l’introduction des caisses automatiques, ainsi que l’industrialisation et la concentration dans les bars et les restaurants, à mesure que les petites entreprises feront faillite et que le secteur se rationalisera à la londonienne (cafés comme Starbucks et Pret A Manger). Nous devons anticiper ces tendances afin de guider notre activité politique collective.

5) Réactions de la classe ouvrière
Nous constatons ici que les « réactions individuelles » ont tendance à aggraver la situation (achats en masse, thésaurisation, etc.). Partout où les travailleurs ont une forme organique de collectivité, ils sont capables d’attaquer les messages contradictoires de l’État (« Allez travailler, mais isolez-vous »). Avec des camarades de différents pays, nous essaierons de documenter les différentes réactions de la classe : protestations dans les prisons en Italie, en France, au Brésil, au Liban et dans les centres de détention en Espagne et en Allemagne ; grèves sauvages dans l’industrie automobile, de Mercedes et Iveco en Espagne à FIAT/Chrysler en Italie et au Canada ; lock-out chez Amazon en France, en Espagne et aux États-Unis ; grèves des loyers et occupations dans diverses villes des États-Unis.
Au-delà de la question de savoir « qui paie et risque sa vie pendant la crise », nous pouvons observer une politisation du travail dans le débat public : quel type de travail est réellement essentiel ? Quelles sont les conditions de travail des salariés dans ces secteurs (santé, postes, coursiers, etc.) ? La question du « contrôle ouvrier » réapparaît de façon organique. On peut voir des formes embryonnaires d’initiatives dans le « soutien du voisinage », qui sont importantes, mais qui risquent aussi de masquer la réticence ou l’incapacité de l’État à organiser ce travail. Nous pouvons voir comment les principaux syndicats vont gérer la crise : dans « l’intérêt national » contre les travailleurs
Au Minnesota, le gouverneur a suspendu les droits de négociation collective, avec l’accord des syndicats. En Allemagne, l’IG Metall n’a pas soutenu les travailleurs d’une filiale de Volkwagen qui ont perdu leur emploi lorsqu’ils ont refusé de faire cinq heures supplémentaires hebdomadaires gratuitement. Au Royaume-Uni, le syndicat postal CWU a proposé d’annuler les grèves en raison de la crise.

6) La réaction de la gauche
La principale réaction de la gauche a été de formuler des revendications, en partie sur les mesures anti-virales (souvent en demandant à l’État de mieux appliquer la distanciation sociale) et en partie sur les conditions générales « de la classe ouvrière » (indemnités maladie, etc.). Comme nous l’avons dit dans l’introduction, ces revendications sont formulées sans présenter de propositions sur la manière de faire pression pour les faire appliquer (hormis le recours aux syndicats et au Parti travailliste dans le cas du Royaume-Uni). Les appels à la « solidarité de voisinage » peuvent être plus utiles, mais ils sont souvent lancés de façon abstraite, sans s’enraciner plus profondément dans les zones où vit la classe ouvrière. Les appels récents à des nationalisations qui seraient un « pas vers le socialisme » ont troublé le cerveau de nombreux militants de la gauche radicale : les mesures étatiques actuelles, par exemple la « nationalisation » des hôpitaux privés en Espagne, sont saluées comme une confirmation de ce que l’extrême gauche a toujours exigé. Des journalistes de gauche comme Paul Mason ne font que reprendre la « rhétorique de guerre » du gouvernement lorsqu’il exige la fabrication de « respirateurs comme nous l’avons fait avec les Spitfire [1] ». Le soutien que la gauche apporte à l’État signifie que la classe ouvrière se retrouve seule face à lui, alors que ce même État réduira le droit de grève, infligera des amendes ou arrêtera les personnes qui contestent les couvre-feux ou les interdictions de se réunir.

7) Que peut-on faire ?
Des camarades ont déjà commencé à rassembler et faire circuler des informations sur les conditions et les réactions de la classe ouvrière. Il s’agit d’une première étape. Il est important de se poser la question du caractère de classe de cette crise : qui va la payer (renflouements des entreprises, cacahuètes pour les pauvres) et comment les individus et les groupes sociaux en souffriront différemment selon leur position de classe, etc. Tout cela dépend de l’équilibre du pouvoir.
Mais il faut aller plus loin et se pencher sur la politisation de la notion de travail : quels travaux sont essentiels et pourquoi les personnes qui bossent dans ces secteurs sont-elles surchargées ? Parce que peu de gens portent le poids de la société sur leurs épaules ! Le fait qu’Amazon embauche actuellement 100 000 personnes et que les entreprises de livraison de produits alimentaires sont en plein essor confirme que la partie de la société qui est la plus mal payée est censée « servir » le reste. Nous devons nous demander comment la crise sape l’acceptation par les travailleurs de la sainte division entre travail intellectuel et travail manuel (les soi-disant experts savent peu de choses sur ce qui se passe sur le terrain ; les travailleurs sur le terrain manquent d’informations vitales : cette combinaison est fatale). La question du pouvoir de la classe doit se réunir avec la question de la transformation matérielle de la façon dont nous produisons nos vies et nos relations.

Angry Workers of the World

[1] Chasseur mythique qui, suivant la légende, empêcha les Allemands d’envahir l’Angleterre en 1940. En réalité les Spitfire ne volaient pas seuls mais en compagnie des Hurricane et c’est la combinaison entre les deux appareils qui s’avéra gagnante (NdT)

P.S. : Nous ne pourrons tirer parti des fragilités du capitalisme mondial et de cette pandémie pour promouvoir une société plus égalitaire que si nous disposons d’un véritable pouvoir à la base – qui va de l’aide mutuelle quotidienne aux lieux de travail. Cela signifie que nous devons nous enraciner à long terme dans nos communautés, à l’intérieur et à l’extérieur des murs de nos lieux de travail. À cette fin, AngryWorkers a écrit un livre en se fondant sur nos expériences des six dernières années dans l’ouest de Londres.
Commandez notre livre ici et rencontrez-nous (en respectant une distance de sécurité, évidemment !)
https://pmpress.org.uk/product/class-power-on-zero-hours/

Vous pouvez lire notre chapitre introductif en français ici :
http://npnf.eu/spip.php?article696

Ainsi qu’une traduction du cinquième chapitre sur les femmes de la classe ouvrière.
http://npnf.eu/spip.php?article701

Et regarder notre courte vidéo de promotion sur notre page facebook : https://en-gb.facebook.com/angryworkersworld/

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