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Sur la mobilisation internationale des livreurs en Équateur : La résistance prolétarienne en pleine pandémie et précarisation

Un prolétaire de la région équatorienne au chômage et en colère
Quito
29 avril 2020

Le 22 avril (connu sous le nom de A22), une grève internationale des livreurs de Glovo, Uber Eats, Rappi et d’autres applications de services de livraison à domicile a eu lieu. Des travailleurs d’Équateur, d’Argentine, du Pérou, du Costa Rica, du Guatemala, du Mexique et d’Espagne y ont participé. Cette manifestation est importante et significative car elle est le symbole et le symptôme de la réactivation de la lutte du “prolétariat mondial intermittent” 1 (qui comprend le prolétariat migrant, comme les travailleurs vénézuéliens en Équateur) en cette période de pandémie et de crise du capital mondial ; c’est-à-dire une grève du prolétariat précaire du secteur des services qui lutte contre la catastrophe capitaliste généralisée – sanitaire, économique, politique, sociale et civilisationnelle – du 21e siècle. Cela a commencé lors de la révolte prolétarienne mondiale de 2019, qui est maintenant interrompue par le coronavirus, puisque la “guerre contre le coronavirus” de tous les États et entreprises de la planète est en réalité une guerre contre le prolétariat.

Le 1er avril (connu sous le nom de A1) a été le jour de la grève des loyers internationale, ce qui signifie refuser de payer le loyer de l’endroit où l’on vit. Considérant que la majorité de la population n’est pas propriétaire de sa maison, et doit donc payer un loyer pour pouvoir avoir un toit ; et que, à cause de la quarantaine, elle ne peut pas aller travailler ou qu’elle est au chômage ou n’a pas les revenus suffisants pour pouvoir payer le loyer. Entre le 1er avril, date charnière de la lutte prolétarienne, et le 22 avril, dans différents pays, il y a eu des manifestations de travailleurs licenciés, des gens qui tappent sur des casseroles aux fenêtres et aux balcons, des “manif virtuelles” de travailleurs non payés, des grèves sauvages dans les usines, des révoltes dans les prisons et des pillages dans les supermarchés. Mais de nouvelles mesures d’austérité ont également été introduites et une répression brutale a été menée par les gouvernements, ceux de gauche comme ceux de droite. En bref, avril 2020 semble être le mois de la réactivation de la lutte des classes au niveau mondial en temps de crise, de pandémie et de quarantaine globale.

Un fait que, malgré mon pessimisme actuel, je trouve positif, car il est le symptôme d’un possible renouvellement – et, espérons-le, d’une intensification – de la révolte prolétarienne internationale. Car si la catastrophe s’intensifie, la révolte s’intensifiera également lorsque la quarantaine sera levée et que toute la haine de classe accumulée du prolétariat sera libérée et explosera en flammes dans les rues, contre les riches, leurs politiciens et leurs “chiens de garde” (comme cela s’est déjà produit, par exemple, dans les banlieues de Beyrouth, Athènes, Paris, Santiago du Chili et Guayaquil 2).

Dans ce contexte international, l’Équateur est l’un des pays qui connait l’une des pires épidémies de Covid-19 au monde : les plus de 870 décès (confirmés comme étant liés au coronavirus) survenus ces mois-ci, principalement dans la ville de Guayaquil, en témoignent de manière tragique. Le New York Times affirme que le chiffre réel pourrait être 15 fois plus élevé (13 050 morts) que le chiffre officiel rapporté par le gouvernement. 3 Une autre tragédie moderne est le licenciement prématuré de plus de 4 500 travailleurs au cours des dernières semaines 4 (selon les chiffres officiels, ce qui signifie que le chiffre réel est beaucoup plus élevé). A cela s’ajoute la réduction du temps de travail et des salaires dans les secteurs public, privé, formel et informel. Face à ce massacre sanitaire et économique du patronat et au terrorisme de l’Etat, les prolétaires ont déjà réagi par des manifestations (des travailleurs du secteur de la santé qui ont été infectés, des travailleurs qui ont été licenciés, des enseignants non payés et des livreurs surexploités…).5

Il y a plus de 4 000 livreurs de nourriture à domicile sur des plateformes numériques 6 (travailleurs informels du secteur des services, qui est un secteur privé de l’économie), qui font partie des 46% de la “population économiquement active” en situation de sous-emploi en Équateur (selon l’Institut national du recensement et des statistiques -INEC) ; et leur salaire est ce que Marx, dans le volume I du Capital, appelait un “salaire à la pièce” : ils sont payés pour chaque livraison effectuée. Sous prétexte de l’urgence sanitaire et économique, sous le prétexte utilisé par les entreprises et les gouvernements selon lequel “nous devons tous nous serrer les coudes pour faire avancer le pays”, les propriétaires et les patrons de ces entreprises intermédiaires de services de transport de nourriture (et de médicaments) ont réduit la rémunération ou le salaire de 1 à 0,30 dollar pour chaque livraison, ce qui signifie qu’ils ont réduit le salaire à la pièce de 70 %, soit près des trois quarts. En outre, en quarantaine, ils font travailler plus pour moins d’argent, par exemple en effectuant des “livraisons collectives” au lieu de livraisons individuelles, les livreurs reçoivent le même salaire en retour. En d’autres termes, dans une situation de crise, la mesure classique et invariante du capital est appliquée à ce secteur du prolétariat du 21e siècle afin de compenser la baisse du taux de profit : augmenter le taux d’exploitation de la classe ouvrière, et donc, le taux de plus-value.

Les livreurs ne sont pas des “super-héros” comme le répètent les médias bourgeois : ce sont des travailleurs surexploités qui, en cette période de coronavirus, passent toute la journée à travailler dans la rue (contrairement aux télétravailleurs) et qui, de surcroît, ne sont pas munis d’équipements de protection individuelle (masques, lunettes, gants, gel antibactérien, etc.), s’exposant ainsi à l’infection. Il doivent ensuite se soigner et se traiter comme ils le peuvent, puisqu’ils n’ont pas de couverture santé, qu’elle soit publique ou privée. En bref, ils occupent un emploi qui met leur vie en danger.

<< En raison de ces conditions de travail et de vie précaires et criminelles imposées par le capital transnational et local, des dizaines de livreurs ont manifesté le 17 avril (grève nationale) et le 22 avril (grève internationale) à Quito. Que font les entreprises qui profitent du travail des livreurs pour garantir leur sécurité et leurs droits au travail ? Le directeur général de Glovo Ecuador, dans une interview avec Telerama, a déclaré que les travailleurs de Glovo avaient été équipés d’équipements de sécurité et d’hygiène par l’entreprise, ce qui a été rapidement contredit par la communauté des travailleurs de Glovo à Quito. En outre, ils ont été obligés d’effectuer des livraisons groupées. C’est-à-dire qu’ils effectuent deux ou plusieurs livraisons qui sont payées individuellement et intégralement par les utilisateurs ; alors qu’ils sont, eux payés pour avoir effectué une seule livraison avec une prime censée être de 30 centimes. Ces conditions ont été dénoncées lors d’une grève nationale le 17 avril 2020. … Au niveau international, les principales revendications des travailleurs sont une augmentation de 100% de la rémunération pour chaque livraison réalisée et la fourniture d’équipements de sécurité et d’hygiène par les entreprises. Alors – comment s’est déroulée la grève internationale en Équateur ? Le matin du 22 avril, près du dépot de Glovo, situé au nord de la ville de Quito, un groupe de livreurs s’est réuni en portant des sacs à dos “Glovo” et “Rappi”. La majorité des livreurs ont des comptes pour travailler sur deux ou plusieurs plateformes, c’est ainsi qu’ils assurent leurs revenus afin de subvenir à leurs besoins. Pendant ce temps, les travailleurs de Glovo, munis de marqueurs et de papier, ont écrit des slogans et des revendications afin d’expliquer clairement les raisons de la grève, et les ont affichés à proximité du dépot. D’autres ont placé leurs sacs devant la porte principale du batiment pour empêcher l’accès au dépot. Certains ont parlé avec leurs collègues pour les convaincre de la nécessité de la grève. Certains de ces collègues ont dit qu’ils étaient d’accord avec les revendication et aimeraient faire grève, mais qu’ils ne pouvaient pas le faire parce qu’ils avaient besoin d’argent pour survivre. S’ils ne travaillaient pas pendant une journée, ils ne pourraient pas nourrir leur famille. À long terme, la solidarité et l’expérience partagée ont permis à certains travailleurs d’arrêter de travailler tout en soutenant ceux qui ne pouvaient vraiment pas s’arrêter. Ce matin-là, les porte-parole des grévistes ont été interviewés par les médias, qui ont clairement indiqué que la lutte pour les droits n’avait pas de drapeau, qu’ils se réunissaient pour lutter pour des conditions de travail dignes et parce que l’esclavage auquel les sociétés de livraison soumettent leurs travailleurs est insoutenable. Ils ont donc annoncé que leur lutte serait de longue haleine, et que la première chose à faire serait d’obtenir une augmentation de 100% du paiement des livraisons, ainsi que la fourniture des équipements de protection individuelle nécessaires à la pandémie. Leur objectif à long terme est que l’autonomie réelle des travailleurs des appliccations soit reconnue ou qu’ils soient enregistrés en tant que travailleurs avec un contrat de travail permanent avec tous les avantages légaux. Il s’agit d’un débat qui serait mené collectivement, des décisions seront prises pour le bien de tous les travailleurs des plateformes. Tout au long de la journée, d’autres livreurs ont rejoint la manifestation, ils sont arrivés en groupes, au milieu des sifflets et des cris de “Luttons ensemble pour nos droits !” Certains travailleurs de Glovo ont pris la responsabilité de préparer le parcours de la manifestation qui allait du nord au sud de la ville afin de rendre visible la présence des livreurs et de montrer à la ville que leur travail est essentiel en quarantaine et qu’il est également essentiel qu’ils aient un revenu équitable et une sécurité au travail. Peu de temps après, la police nationale est arrivée et, faisant usage de son pouvoir patriarcal et de classe, a notifié aux livreurs, d’un ton autoritaire, qu’il était interdit de se rassembler, en raison de l’état d’urgence dans lequel se trouve le pays, et leur a dit de garer leurs motos – les outils de travail. Ils les ont averti que s’ils ne bougeaient pas, ils seraient condamnés à une amende voire à l’emprisonnement pour avoir ignoré les ordres. La majorité des livreurs ont pris leur moyen de transport et sont partis ensemble. Cependant, la police ne s’est pas contentée de disperser les travailleurs : elle les a suivis et, au croisement des deux rues principales de la ville (Gaspar de Villarroel et Shirys), une voiture de patrouille et deux motos se sont lancés contre un groupe de livreurs à moto et à mobylette. Ces livreurs ont réussi à éviter cet acte de violence grâce à quelques acrobaties, et ont poursuivi leur route vers le sud de la ville  » 7. >>

Il est intéressant de noter que les livreurs à motos et scooters ont manifesté de manière organisée, et en même temps spontanément et de manière autonome, c’est-à-dire sans l’intermédiaire d’un syndicat ou d’un parti – du moins en Équateur. Ils ont partagé des informations avec leurs collègues de travail et ont communiqué aux autres les actions entreprises tout au long de la journée. Pour ce faire, ils ont utilisé les réseaux sociaux tels que WhatsApp, Facebook, etc. C’est un exemple concret de lutte autonome, d’action directe, d’association prolétarienne et de solidarité de classe de la part des travailleurs précaires du XXIe siècle, des surexploités et des migrants, qui ont de “nouvelles revendications” (tout en exigeant d’être mieux payés) comme celles concernant les équipements de protection individuelle contre le coronavirus, et montrent que, tout comme dans leur travail, ils utilisent les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) et s’organisent en ligne. Si leur lutte est intermittente, c’est parce que leurs conditions de travail le sont aussi.

Il faut également souligner que, bien que la manifestation ait été pacifique, la police n’a pas tardé à arriver et à disperser les travailleurs qui protestaient devant l’entreprise “Glovo Ecuador”. Forçant les livreurs à improviser et à aller manifester avec leurs motos du nord au sud de la ville. Cette action a reçu le soutien symbolique d’une partie de la population sur les réseaux sociaux. La police, comme toujours, a protégé le sacro-saint ordre de l’esclavage salarié et de la circulation des marchandises (principalement de la main d’œuvre) afin que les entreprises puissent continuer à accumuler profits et pouvoir, en ces temps de plateformes numériques, de précarisation généralisée du travail et de pandémie. Cela illustre certainement l’ »esclavage numérique », l’ »État dystopique » et le fétichisme des marchandises : en bref, ce système d’aliénation, d’exploitation, d’oppression et de mort. Mais il illustre aussi la précarité de la résistance du prolétariat contre ce système.

Il est important d’ajouter que ce n’est pas la première fois que les livreurs protestent en Équateur. En août et novembre 2019, ils ont également mené des manifestations liées aux frais de livraison (leur salaire déguisé) – deux mois avant et un mois après la révolte d’octobre de l’année dernière dans ce pays. Il est donc possible que les camarades livreurs soient présents lors de la prochaine révolte sociale, car cette année, ils ont déjà été les protagonistes d’une grève nationale et internationale de leur secteur et de leur branche.

Dans cette perspective, la lutte des livreurs de produits alimentaires est, ici et partout, un véritable symbole du prolétariat précaire du secteur des services et de leur lutte affirmée sous le capitalisme transnational informatisé et financiarisé, en temps de crise catastrophique, de virtualisation et d’isolement social. Pour avoir dit que les prolétaires ne sont ni des objets ni des nombres, mais des êtres humains qui veulent pouvoir vivre plutôt que d’affronter tant de mort et tant de misère.

Et, en même temps, ils disent qu’ils ont peur du chômage et de la faim autant que de la maladie et de la mort. Mais surtout, par leur action, ils interrompent temporairement la “nouvelle normalité”, tant professionnelle que sociale, du capital. Ainsi, au-delà de leurs revendications spécifiques et orientées vers le commerce, la lutte des livreurs est une lutte pour leur vie et une contre-attaque directe à l’économie capitaliste, précisément parce qu’elle est basée sur le placement des profits au-dessus de la vie.

C’est également symbolique que si ce qu’ils font est un “travail essentiel au milieu de la précarisation et de la pandémie”, en travaillant en “première ligne” dans le confinement social actuel, ce n’est pas seulement parce que la nourriture est vitale pour tous ceux qui sont en quarantaine et en tout autre temps, mais aussi parce que s’ils ne transportaient pas de nourriture, les autres (les clients de la “classe moyenne” et de la “classe supérieure”) ne pourraient pas manger. Mais essentiellement parce que la classe ouvrière est la classe exploitée qui soutient toute la société capitaliste par son travail, mais aussi parce que c’est la classe antagoniste du capital qui se rebelle contre sa condition de classe exploitée parce que le travail rend malade et tue (en ces temps de pandémie, le meurtre est très littéral). En bref, cette lutte est symbolique du fait que le prolétariat est la contradiction vivante entre le “travail digne” et le refus du travail salarié.

Seule la véritable lutte de classe qui est réactivée au niveau mondial résoudra cette contradiction dans la pratique sociale et historique, tant dans cette lutte particulière que dans toutes les luttes de tous les secteurs du prolétariat ; et elle seule dira si le mouvement qui annule et surmonte l’état actuel des choses – le communisme – redeviendra un véritable mouvement et un “spectre” qui traverse le monde capitaliste vers sa transformation révolutionnaire totale ; s’il va radicaliser et répandre les luttes actuelles et les revendications du prolétariat intermittent mondial ; s’il peut forcer, briser et surmonter ses propres limites et contradictions en tant que classe du capital et en même temps, contre le capital.

NOTES

1 “ Ce qui se développe de façon explosive dans le monde, ce sont les travailleurs précaires et intermittents du monde entier, les personnes “superflues” qui constituent une part importante du nouveau prolétariat, notamment dans les services. Et c’est là le fondement structurel de ce que j’en suis venu à appeler l’esclavage numérique. Des prolétaires qui, précisément à cause de ces conditions, se rebellent aussi.” Voir : Antunes, Ricardo (2019). “El nuevo proletariado de servicios, valor e intermitencia: la vigencia (y la venganza) de Marx” dans Journal Herramienta N° 62, Año XXIII, Winter 2019, Buenos Aires-Argentina. Available at: herramienta.com.ar/articulo.php?id=3079
2. Voir: El Comercio (27 avril 2020). Tres motos de la Policía fueron quemadas durante disturbios en operativo en Guayaquil: elcomercio.com/actualidad/motos-pol...
3. Voir: The New York Times-América Latina (23 Avril 2020). El número de muertos en Ecuador durante el brote está entre los peores del mundo: nytimes.com/es/2020/04/23/espanol/a...
4. Voir : El Comercio (21 avril 2020). ¿Cuál es el impacto del covid-19 en los trabajadores de Ecuador: teletrabajo, rebaja salarial, despido intempestivo?: elcomercio.com/actualidad/ecuador-c...
5. Voir: Proletarios Revolucionarios (15 avril 2020)._ Breve análisis crítico de las últimas medidas económicas del gobierno de Moreno “para enfrentar la emergencia sanitaria” y de su “Programa Ecuador Solidario”_: proletariosrevolucionarios.blogspot.com…; et sur le même blog, 22 avril 2020, Paro Internacional de Repartidores: proletariosrevolucionarios.blogspot.com…
6. Voir : El Telégrafo (9 novembre 2019). Tres plataformas generan 4.100 empleos: eltelegrafo.com.ec/noticias/economi...
7. Voir: Valencia, Belén (24 avril 2020). Trabajo de reparto: trabajo esencial en medio de la precarización y la pandemia. La Tecla-R. Quito. Available at: http://www.latecla-r.com/2020/04/24/trabajo-de-reparto-trabajo-esencial-en-medio-de-la-precarizacion-y-la-pandemia/ See also: Hidalgo, Kruskaya y Valencia, Belén (2019). “Entre la precarización y el alivio cotidiano. Las plataformas Uber Eats y Glovo en Quito”, in Friedrich Ebert Stiftung Ecuador FES – ILDIS. Available at: library.fes.de/pdf-files/bueros/quito/1…

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