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Les travailleurs vacataires de l’Université du Mirail (Toulouse, France) vaincus par la pandémie ?

Par : Moogli

Je fais ce témoignage pour montrer comment le télétravail, en plus d’augmenter notre charge de travail dans l’enseignement, réduit aussi notre capacité à lutter ; à partir de l’exemple d’une lutte de travailleurs vacataires en France à laquelle j’ai participé. Bien sûr, ces mots ne représentent en rien la position du collectif de travailleurs précaires du Mirail.

Contexte


A Toulouse, les travailleurs vacataires de l’Université menaient une lutte pour l’amélioration de leurs conditions de travail et l’augmentation de leur salaire depuis janvier 2020 quand le confinement est intervenu. Pour l’organisation de cette lutte, le collectif des précaires du Mirail1, qui existait déjà depuis quelques années, a été l’espace d’organisation principal, un espace autonome, sans syndicat et sans existence institutionnelle. Ce collectif rassemble des travailleurs précaires de l’Université (vacataires, mais aussi ATER, CDU) qui interviennent principalement dans l’enseignement et quelques étudiants. Ni les travailleurs en sous-traitance ni le personnel administratif n’ont participé de façon active à cet espace dont les revendications reposaient principalement sur la situation actuelle des travailleurs vacataires de l’enseignement.

Conditions de travail


Pour donner une idée de la situation des professeurs vacataires à l’Université en France, il faut savoir que ces derniers assument plus de 50% de l’offre d’enseignement dans certaines Licences et certains Masters, mais qu’ils n’ont pas de contrat de travail. Ce segment de travailleurs est en perpétuelle expansion à la Fac. Ils ne sont pas des salariés de la Fac, mais des prestataires de service, ce qui permet une externalisation de la reproduction indirecte de la force de travail, sans droit au chômage possible par exemple même si on cotise à la caisse de la Fac. Ainsi, un vacataire peut donner 192 heures de cours par an (l’équivalent d’un service plein pour un professeur titulaire) mais n’aura en tout et pour tout que 6000 euros pour l’année, payés en deux fois, à chaque fin de semestre (janvier et juillet) quand la Fac n’est pas en retard. Elle est toujours en retard. Le reste du temps, on touche le RSA (revenu de solidarité active, une allocation de survie de 500 euros par mois), le salaire d’autres boulots ou les allocations chômage de nos boulots précédents quand c’est possible. Quand on n’a pas le statut de doctorant, il faut justifier d’une activité principale autre que celle de vacataire pour pouvoir postuler. Ça permet à la Fac de se couvrir juridiquement. C’est comme ça que beaucoup d’entre nous sont “auto-entrepreneurs” afin de justifier d’une autre activité même si cette dernière est bidon.
Les professeurs vacataires en France sont officiellement payés une trentaine de centimes en dessous du SMIC horaire depuis janvier 2020 2. A cela s’ajoutent de nombreux problèmes dans l’organisation de leur travail, des pressions hiérarchiques et une instabilité de l’emploi qui contraignent de nombreux collègues à obtempérer pour faire toujours plus de travail gratuit dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, dans l’espoir vain d’obtenir le graal, un poste de titulaire.


La lutte


Début janvier, le collectif des précaires du Mirail se réactive et beaucoup de collègues précaires décident de s’y joindre (une cinquantaine au plus fort je pense). L’objectif est de gagner. On ne sait pas vraiment ce qu’on peut « gagner » tant les perspectives s’assombrissent chaque jour dans ce secteur de travail mais la stratégie, c’est de demander tout simplement la contractualisation sous la forme d’un CDD pour les milliers de vacataires qui travaillent à la Fac. Ce n’est pas le communisme mais pourtant c’est inenvisageable pour la présidence, contrainte budgétaire oblige : nous payer “normalement” reviendrait trop cher. On tient cette revendication comme un cap et on prend ce que la Présidence nous lâche en attendant : un local sur la fac pour le collectif, l’exonération des frais d’inscription pour les vacataires en doctorat, la possibilité (encore floue) d’un étalement sur plusieurs mois du salaire. Des petits groupes sont constitués également par département d’enseignement pour améliorer les conditions de réalisation du travail. Notre objectif n’est pas seulement d’améliorer notre situation immédiate. Il y a une volonté chez quelques membres du collectif de faire de cet espace d’organisation le moteur des futures luttes dont l’auto-organisation assure l’indépendance face au monde syndical des titulaires et des organisations étudiantes qui ne portent que la défaite 3.
A ce titre, on ne peut pas séparer nos conditions de travail du travail en lui-même, de ce à quoi nous servons dans cette société en tant qu’agents de l’Université et de ce qu’est l’Université. En parallèle de la lutte, on discute donc de la production de savoir au service de la classe capitaliste (on sait tous que la sociologie est un sport de flics). Ces débats illustrent une réelle montée qualitative de l’engagement dans la lutte ici et maintenant, par le constat qu’il n’y a ni alternative ni perspective d’avenir. Nous ne sommes jamais restés coincés dans la défense du service public ou contre la « marchandisation du savoir ». Le fait de définir ce travail comme un gagne-pain et de lutter pour avoir plus de pain a permis de briser momentanément l’idéologie bourgeoise qui constitue les sphères du savoir fétichisé dans nos sociétés. En luttant concrètement contre les conditions matérielles de production et de transmission du savoir à la Fac, nous avons mis en évidence ce que toute production dans cette société implique : une exploitation de celles et ceux qui travaillent.
Notre lutte a fait réaliser à plus d’un étudiant que nos conditions de travail et les leurs avaient quelque chose de commun, la galère, loin des représentations que ces derniers pouvaient avoir du sacro-saint temple de la connaissance. Ce n’est pas grand-chose mais ça permet d’être dans de bonnes dispositions pour lutter : savoir où et avec qui on lutte pour combattre la force incapacitante de l’idéologie « scientifique » en performance sur notre lieu de travail. Sans mentir, c’est une montagne. A partir du mois de janvier, il n’était plus question de se présenter comme des chercheurs en devenir mais bien comme des travailleurs vacataires de l’Université.
Dans un heureux concours de circonstances (ou plutôt du fait de la réalité de l’offensive capitaliste), nous avons été amenés à faire grève en même temps que les employés de ménage de la Fac 4. Cette rencontre de deux collectifs de travailleurs qui avaient décidé de partir en lutte indépendamment de toute représentation syndicale a été une force certaine dans nos luttes respectives. D’autant plus que les deux collectifs se concentraient explicitement sur des demandes pour le salaire, pour l’argent qu’on n’a pas. L’espace d’un mois, au rythme de nos actions et de nos grèves, la Fac a vécu ce qu’elle veut garder sous le tapis pour maintenir l’illusion d’une université préservée du monde qui l’a produite. Notre entraide n’a pas permis d’améliorer concrètement la situation des camarades du ménage (seulement d’empêcher que leur situation ne se dégrade encore plus) mais c’est un précédent qu’on ne compte pas oublier pour la suite.

En plus d’une multitude d’actions (grève des cours, occupation de la Fac, manifestations dans les locaux), les travailleurs vacataires décident de pratiquer la rétention des notes, un élément décisif du rapport de force que ces derniers possèdent pour faire plier la direction de l’Université. En effet, en tant que producteurs de diplômés, agents de la certification, la rétention des notes signifie le blocage de la machine à diplômes qu’est l’Université. Cette réflexion, pourtant basique, a horripilé plus d’un titulaire. Ils sont persuadés d’être bien plus que cela pour la société. C’est vrai qu’ils en sont aussi de fidèles chiens de garde. Quoi qu’il en soit, si la rétention des notes peut paraître l’arme la plus puissante, elle est aussi celle qu’on n’ose pas utiliser, parce que les conséquences, y compris juridiques, peuvent aller assez loin. Sans lutte réelle concomitante, c’est une arme que tu gardes dans ton placard, et qui prend la poussière ou que tu dégaines pour mieux la ranger l’instant d’après.


La pandémie


Du 2 au 6 mars, nous avons mené une semaine complète de grève 5 et la suite de la lutte devait se combiner, entre grève, rétention des notes, absence de surveillance d’examens jusqu’à l’obtention des CDD et au-delà. Seulement, la pandémie a plus ou moins contrecarré nos plans. A l’annonce de la fermeture des Universités, la seule flèche qui nous restait, c’était donc cette fameuse rétention des notes et elle en devenait d’autant plus fragile. Si nous avons refusé explicitement de donner des cours en visio-conférence, nous avons tout de même dû continuer à assurer numériquement le suivi pédagogique, donc continuer de travailler, conditions d’un paiement complet de notre salaire qui avait été mis en doute un court temps au début du confinement, toujours dans une même logique : rendre fébrile pour faire obéir. Au-delà de cette menace, les conditions générales de la pandémie ont incontestablement affaibli notre détermination.
Ce télétravail nous a amené à rester en contact quotidien avec les équipes pédagogiques. Fin mars, la date fatidique de la remise des notes approche, après avoir été repoussée de nombreuses fois avant le confinement sous la pression de notre rétention. Sournoisement, la tension monte au sein des équipes, où la plupart des titulaires font pression, par mail, appel, visio, sur les collègues qui participent à la rétention des notes. Mais cette fois-ci, pas de camarade pour te rassurer, pas de collectif pour aller mettre un coup de pression à un titulaire trop zélé, pas de rapport de force. On se retrouve comme avant, atomisés, chacun derrière son écran. C’est dans ce court laps de temps, environ trois jours, que nous voyons notre stratégie s’effondrer sous le poids de l’Union sacrée prônée par la présidence qui, sous le prétexte de l’incertitude causée par la pandémie, nous demande de donner les notes aux services administratifs. Sous pression morale et économique, le collectif, qui maintient un lien d’organisation virtuel, voit les pans de son rapport de force se décrocher un à un, département par département. Et on finit par se résoudre à lâcher collectivement les notes, en insistant sur notre exigence de recevoir des engagements de la part de la Présidence, histoire de garder un semblant de face. Le vortex de la victoire se referme. C’est triste mais nous avons perdu, alors que la force collective avait jusqu’ici été au rendez-vous face au tas de limites qu’on rencontrait réellement. Entre la lutte réelle et la non-lutte virtuelle, le contraste est assez saisissant. Mais ce n’est pas la pandémie qui nous a battus, c’est l’organisation capitaliste, ses formes exceptionnelles de travail virtuel qui cassent le collectif, et ce qu’elle a su produire de bloc politique de « l’union sacrée », que les professeurs titulaires, en tant que fonctionnaires, sont les premiers à rallier.
Sans aucun doute, quand le capitalisme lutte contre la pandémie, il continue de lutter dans le cadre de ses propres contradictions. La dégradation des conditions de travail et d’existence des prolétaires en est le résultat. La solution de la classe capitaliste contre la pandémie et ses conséquences, c’est bien nous qui allons les prendre dans la gueule. Du côté des précaires de la Fac, cette constatation doit faire réfléchir sur nos futures actions et la composition de la lutte. Le maintien d’un espace d’organisation autonome est un premier pas, mais pour aller plus loin, nous aurons besoin d’être plus clair face aux fondements de la Fac, qui, comme à l’hôpital 6, suppose, même en temps normal, une idéologie qui favorise l’auto exploitation et une structure pyramidale qui donne de fait plus d’autorité légitime et de pouvoir administratif aux professeurs titulaires de la fonction publique. Je pense que tous les membres du collectif n’avaient pas encore réussi à passer ce pas de la critique de l’organisation même de l’université, de ses valeurs et de ses figures valorisées. Cette faiblesse est venue surdéterminer nos autres faiblesses évoquées plus haut jusqu’à produire une faille qui a mis fin à notre rapport de force. Si on singe l’économie morale de l’Université dans nos projections de lutte, on finit par attendre une forme de validation par les professeurs titulaires et logiquement, ce sont les premiers à nous suggérer de lâcher quand une miette a été jetée pour que la machine se remette à tourner. On en vient alors à abandonner et à reproduire l’institution qui nous exploite, donc les conditions de notre exploitation. Avec le développement des solutions numériques, ce genre de confusion ne pardonnera pas.
On s’est surtout dit qu’on avait très peu de prise sur ce qui se passe en ce moment à la Fac et que c’était peut-être le moment de prendre le temps de réfléchir à la rentrée prochaine et à ce qu’on pourrait faire pour maintenir un rapport de force puissant face à la restructuration qui s’annonce dans l’enseignement supérieur et la recherche en France : le numérique comme symbole de la dégradation de nos conditions de travail et du montant de nos salaires, et comme dégradation de nos capacités de lutte – comme on a pu le constater amèrement ce semestre. A ce propos, on serait pas mal intéressés par des retours d’autres camarades travaillant dans des secteurs similaires dans d’autres pays où l’offensive numérique est plus avancée.

Notes

1 https://precairesdumirail.noblogs.org/
2 Selon l’arrêté gouvernemental sur les équivalences horaires pour les enseignants-chercheurs, une heure de TD correspond à 4,2 heures de travail effectif. Cela signifie que, pour les TD, les vacataires sont payés (41,41/4,2), 9,85 euros brut de l’heure. Or, le smic brut horaire s’élève aujourd’hui à 10,15 euros.
3 Nous en avons eu la preuve lors d’une grande journée d’action dans l’enseignement supérieur en France, le 5 mars 2020. La force des syndicats (professeurs et étudiants) était si faible qu’ils ont demandé à rejoindre exceptionnellement, à l’issue d’une Assemblée Générale désertique, notre assemblée des travailleurs précaires pour organiser la grande journée d’action contre une nouvelle loi dite « LPPR », un programme de restructuration pour la Fac qui brise un peu plus l’illusion d’une Fac en dehors de la loi du marché. Partout en France, les travailleurs précaires étaient en première ligne mais avec une position assez intéressante, qui affirmait que la merde c’était aujourd’hui et qu’il était hors de question de servir de chair à canon pour les syndicats dans leur bataille contre la seule LPPR. Plusieurs niveaux de coordination (urbaine, régionale, nationale) ont été mis en place mais sans jamais délaisser les situations locales parce que c’est dans ce cadre-là qu’on a des moyens de pression, pas dans les ministères.
4 https://precairesdumirail.noblogs.org/2020/02/12/du-menage-a-lenseignement-la-precarite-comme-systeme-a-luniversite/
5 Nous avions déjà fait deux jours de grève le mois précédent.
6 https://feverstruggle.net/fr/2020/04/09/france-en-premiere-ligne-a-lhopital/

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