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“Nous sommes tous seuls.” – Grève sauvage à Bruxelles (Belgique) contre le retour à la normale

Les 11 et 12 mai 2020, 80% des conducteurs de bus et 50% des conducteurs de tramways des transports publics bruxellois ont fait une grève sauvage après que le syndicat ait accepté de reprendre les horaires normaux dans leur dos.

C’était la première fois que les travailleurs invoquaient le “Droit de Retrait”, qui fait partie du droit du travail belge depuis 1996. Ce droit permet aux travailleurs de quitter leur lieu de travail lorsqu’ils sont en danger grave et imminent. Les conducteurs de tram et d’autobus affirment qu’ils sont exposés à un tel danger imminent sur leur lieu de travail en raison de la suspension du confinement.

Il convient de noter que la Belgique est actuellement le pays d’Europe où le taux de mortalité pour 100 000 habitants est le plus élevé. Ce taux est huit fois plus élevé qu’en Allemagne, par exemple. En général, les conducteurs des transports publics sont exposés à un risque élevé d’infection. À New York, 98 employés des services de transport public sont morts du COVID-19 depuis le début de la pandémie. Les travailleurs de Bruxelles ne sont pas les seuls à se mobiliser contre la reprise rapide du travail. Des manifestations similaires ont lieu actuellement dans de nombreux endroits du monde.

Voici une déclaration d’un chauffeur de tramway qui a participé à la grève. La déclaration a été publiée par le groupe bruxellois Union Communiste Libertaire, l’introduction a été écrite par Solidarisch gegen Corona, et nous l’avons traduite.

Je suis chauffeur de tramway pour la Société des Transports Intercommunaux de Bruxelles (STIB). Depuis hier, le 11 mai 2020, alors que les syndicats ont signé un accord avec nos patrons, un mouvement de grève sauvage a commencé. L’accord passé par les syndicats à entériné le retour à la normale. Cela signifie que nous devrions revenir aux horaires d’avant la crise sanitaire, qui se poursuit encore. Cependant, la majorité des conducteurs de tram et de bus s’opposent à la reprise du travail dans ces conditions, pour plusieurs raisons.

Le premier point est la question de l’hygiène. L’augmentation du trafic rend problématique le nettoyage adéquat des véhicules. Les trajets étant également assez longs, si les tramways circulent plus souvent, ils doivent être nettoyés plus souvent. Contrairement à ce qui s’est passé ces dernières semaines, les voitures ne peuvent plus être nettoyées plusieurs fois par jour. De plus, nos salles de repos ne sont pas du tout adaptées à la distanciation sociale.

Il y a ensuite la question de la distanciation sociale. Les travailleurs craignent de mettre en danger la sécurité des passagers et du personnel si les trains et les bus sont à nouveau pleins la semaine prochaine. Bien qu’il soit désormais obligatoire de porter un masque, la réouverture de tous les magasins fait qu’il y a déjà beaucoup de monde dehors, ce qui accélère la propagation du virus. Notre personnel est bien protégé dans les tramways. Néanmoins, nous sommes obligés de porter un masque. Bien qu’il ne soit pas trop mal, c’est très pénible et fatigant de le porter toute la journée. Il n’est pas possible de manger ou de boire quoi que ce soit sans prise de tête. La police à déjà effectué des controles pour vérifier que nous portons vraiment les masques tout le temps.

Les premiers travailleurs qui sont arrivés au dépôt hier ont décidé de ne pas conduire leurs trams et leurs bus. Si cette décision a été très suivie par les chauffeurs de bus, on observe des différences selon le dépôt de tramways. Les métros roulaient plus ou moins comme d’habitude.

Nous n’avons reçu aucune information de nos supérieurs sur la situation actuelle. Lorsque nous sommes revenus aux dépôts ce matin, le 12 mai 2020, et que nous avons constaté que rien n’avait changé, nous avons décidé de poursuivre la grève. On nous a remis une feuille de papier sur laquelle étaient énumérées les mesures individuelles telles que le port de masques, etc. Comme nos revendications ne pouvaient pas être discutées avec nos supérieurs, nous avons décidé d’en discuter lors d’une réunion.

Les choses se passent plutôt bien et dans le calme. Les responsables du dépôt ne cherchent pas à nous mettre des batons dans les roues. Nous ne pouvons pas dire qu’ils sont d’accord avec nous, mais ils n’exercent pas non plus une forte pression. Après demain il pourrait y avoir des problèmes, car nous sommes légalement considérés comme absents du travail sans autorisation pendant plus de deux jours, ce qui peut entraîner un licenciement.

Le point de vue des patrons est qu’il n’est pas possible de faire légalement grève parce que les syndicats ont signé l’accord de reprise du travail. La seule option que nous avions était de faire appel au “Droit de Retrait”, qui vous permet d’arrêter de travailler si vous êtes exposé à un danger et de continuer jusqu’à ce que la sécurité soit rétablie.

Sur le terrain, les délégués syndicaux participent au mouvement en tant que travailleurs et non en leur qualité de délégués. Il me semble qu’ils se sentent un peu abandonnés, un sentiment partagé par les autres travailleurs. Je n’ai pas l’impression que le syndicat m’a impliqué dans la question de la reprise du travail. Nous sommes tous seuls.

Après deux mois de confinement, nous sommes dans une situation relativement compliquée sur le plan psychologique, social et, dans certains cas, économique également. Nous, les travailleurs, sommes tous dans le même bateau : certains ont été licenciés, d’autres ont des horaires réduits, travaillent à domicile ou doivent travailler dans des conditions très difficiles, comme dans le secteur de la santé.

Si nous ne sommes pas nécessairement plus mal lotis que les autres travailleurs à la STIB, nous subissons actuellement une pression psychologique assez forte. Nous avons travaillé pendant toute cette période, mais avec la levée du confinement, nous passons maintenant d’une situation à l’autre assez brusquement. Nous avons le sentiment de ne pas être vraiment reconnus. Nous nous sentons fatigués et épuisés.

La poursuite de notre grève dépendra de la session de cet après-midi, le 12 mai, où il sera clair si nos revendications sont entendues ou non. Non seulement nous sommes confrontés au danger d’être licenciés, mais beaucoup d’entre nous ne peuvent pas se permettre de s’absenter plusieurs jours. Je peux comprendre la frustration des personnes qui doivent aller travailler ou qui veulent emmener leurs enfants quelque part. Certains passagers ont également l’impression d’être utilisés. Mais il faut considérer la situation dans une perspective politique et économique plus globale. Et surtout dans une telle crise sanitaire, les règles de sécurité doivent être respectées tant par les conducteurs que par les passagers. Or, ce n’est pas le cas à l’heure actuelle.

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