Fever

La lutte des classes au Mexique

Original par wildcat en allemand ici

Le mouvement des femmes était le mouvement le plus important avant le confinement et les fermetures liés au Coronavirus. Le 8 mars de cette année, 200 000 personnes étaient dans les rues de Mexico. Dans l’ILA 434 (magazine latino-américain), Sonja Gerth décrit une manifestation interclassiste de “femmes aisées, de jeunes écoliers, d’entreprises…”. Il est évident que le féminicide est aussi mauvais pour les affaires.
Le 9 mars, le jour de la grève des femmes (“une journée sans nous”), les écoles ont dû fermer, et même Audi et Volkswagen se sont arrêtés du fait que le processus de travail serait “dangereux” sans la main-d’œuvre féminine. En 2020, les manifestations ont été innombrables, les femmes ont même attaqué le grand bâtiment du gouvernement sur la place principale de Mexico.

Les grèves de 2019 auraient pu diminuer la tendance aux inégalités extrêmes. Le Mexique est le pays qui se situe au 15ème rang mondial pour le PIB nominal, et au 10ème rang en nombre d’habitants. Carlos Slim gagne 70 millions de dollars en un jour – 50 millions de Mexicains gagnent moins d’un dollar par jour. 30 millions de personnes travaillent sans aucune sécurité sociale. La moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, 30 % supplémentaires pourraient à tout moment tomber sous ce seuil. Alors que les inégalités sociales ont diminué dans d’autres pays d’Amérique latine au cours des deux dernières décennies, la pauvreté a augmenté au Mexique. Seules les grèves de l’année dernière ont permis de contrecarrer cette tendance. En juillet 2019, le salaire réel moyen s’élevait à 4173 pesos, soit environ 218 dollars par mois. Le revenu réel a augmenté de 1,4 % au deuxième trimestre de 2019 par rapport au même trimestre de l’année précédente. Depuis juillet 2019, il a augmenté de 2,3 %. La pauvreté des travailleurs a également légèrement reculé en raison de l’augmentation de 20 % du salaire minimum. 1

Le Covid-19 a-t-il stoppé la tendance à l’amélioration ?

“Dans toutes les crises, les inégalités ont augmenté au Mexique”, a écrit le Financial Times le 30 mars. Un vendeur de rue l’a exprimé ainsi : “La quarantaine, c’est pour les riches !” Et les “riches” ont également fait entrer Covid dans le pays – dans le paradis du ski américain de Vail, dans le Colorado, où l’élite des affaires mexicaines s’adonne principalement à l’après-ski 2, un cousin de Carlos Slims et le chef de la bourse mexicaine et d’autres voyageurs ont été infectés – le chef de la bourse est mort de Covid-19 après son retour.

Le 30 mars, le gouvernement a décrété l’état d’urgence sanitaire nationale et a interdit toute activité « non pertinente pour le système » jusqu’au 30 avril. Les entreprises devraient continuer à payer les salaires complets, mais la ministre des affaires sociales et de l’emploi a déclaré qu’elle ne ferait pas appliquer cette mesure. Avec une définition floue de la “pertinence pour le système” et la pression des États-Unis, les entreprises continuent à fonctionner, en particulier dans les maquiladoras, ainsi que dans l’industrie américaine de l’armement. À la mi-avril, 13 travailleurs d’une usine de fourniture de voitures à Ciudad Juarez (une entreprise appelée Lear dont le siège social est à Detroit) meurent du virus. Fin avril, à l’échelle nationale, 1000 personnes ont été confirmées mortes à cause du Covid. La situation économique ne permet pas le confinement, des millions de personnes vivant au jour le jour grâce à l’économie informelle et au commerce de rue.

Un scénario comme celui ayant lieu en Italie ou en Espagne serait dramatiquement dépassé si de nombreuses personnes étaient infectées. Le Mexique ne dispose que de 4000 lits de soins intensifs pour 128 millions d’habitants, dont une majorité était déjà malade avant le Covid, en raison d’années de mauvaise alimentation généralisée impliquant des surdoses de sucre, etc.
Dans l’article précité, on suppose qu’un déclin économique de 5% pourrait coûter 1,7 millions d’emplois, dont 700 000 dans le secteur formel (donc tous ceux qui ont une sécurité sociale). 500 000 autres emplois pourraient être perdus si les petites entreprises et les magasins font faillite.

Après que le président AMLO, comme ses homologues du nord et du sud, ait initialement “nié” la gravité de la crise du coronavirus, le gouvernement reporte maintenant les investissements et fait des coupes dans les services publics. Depuis le début de l’année, le peso a perdu un tiers de son équivalent en dollar ; et les revenus du prolétariat n’ont cessé de baisser. Au total, la pauvreté augmentera davantage que pendant et après la crise de 2008, si un mouvement social pour y remédier n’est pas impulsé. L’idée d’ « une mort possible par le Covid-19 ou une mort certaine par la faim » est, malheureusement, très répandue.
La fermeture de la frontière avec les États-Unis a également de larges conséquences. En 2019, 36 millions de dollars ont été transférés des migrants Mexicains vivant aux États-Unis vers leurs proches au Mexique. Plus de 200 000 travailleurs ont traversé la frontière pour se rendre dans les champs en Californie, dans l’État de Washington, etc. avec un visa de travail H2A. Cette année, ils seront certainement moins nombreux. Cela ronge les pays voisins du sud où vivent 34 millions de personnes (Guatemala, Belize, Salvador, Honduras). Par exemple, les envois de fonds représentent 30 % du revenu de la population au Guatemala, dans les campagnes cela peut aller jusqu’à 90 %.

De plus, le marché de la drogue implique de plus en plus de concurrence, car les prix des matières premières en provenance de Chine augmentent (par exemple, les usines chimiques de Wuhan approvisionnent directement les points de production de drogue mexicains).

L’État mexicain se protège contre la chute des prix du pétrole et la baisse de la rente pétrolière en usant des possibilités de Wall Street – du moins, en 2009, l’État avait essuyé les pots cassés grâce à des fonds spéculatifs sur les marchés futurs.

2020 : Grèves pour la sécurité des revenus et de la santé en temps de pandémie

Comme en 2019, les grèves ont commencé dans l’État du Tamaulipas, à la frontière avec le Texas, Etat qui compte 3,3 millions d’habitants. Fin avril, les grèves et les manifestations s’étaient étendues à d’autres États.

Ciudad Victoria, fin février 2020

La capitale de l’État de Ciudad Victoria compte 300 000 habitants. Elle est située à 300 kilomètres au sud de Matamoros, qui a été le centre de la “vague de grève 20/32” début 2019 3.

Le 25 février 2020, tous les travailleurs de deux usines de pièces automobiles ont été appelés à la grève par un dirigeant syndical – ils réclamaient une augmentation de salaire de 20 %, alors qu’ils n’en avaient obtenu que 8 %, ainsi qu’une prime de productivité, une cantine et 15 minutes de pause supplémentaires. Les deux usines, avec un total de 4600 travailleurs, appartiennent à une entreprise appelée Aptiv, une entreprise de sous-traitance employée pour réduire les salaires (initialement General Motors, puis Delphi, et actuellement Aptiv). Dans le même temps, la grève a été déclarée illégale et le dirigeant syndical a reçu des menaces de la part de politiciens. Il n’a pas été possible de savoir combien de travailleurs refusaient de travailler et dans quelle mesure cela affectait la productivité. Des photos de certains des travailleurs refusant le travail ont été découvertes, ainsi que des rapports de 400 travailleurs occupant un bâtiment de l’État pour faire valoir leurs revendications.

Ces travailleurs d’Aptiv s’étaient déjà battus pour des salaires plus élevés en 2018 et 2019 dans le cadre du “mouvement 20/32”, réclamant une augmentation de 30 % des salaires. Les médias mexicains ont rapporté que les travailleurs ont fait référence à la promesse du président AMLO d’augmenter les salaires de 20 % minimum.

Matamoros, mars 2020

Tout d’abord, les travailleurs ont organisé une action contre les cotisations syndicales obligatoires le 10 mars. La police d’État a dispersé la manifestation devant le tribunal du travail (soit dit en passant, la police a également brisé un blocus de deux semaines des enseignants dans l’État de Veracruz – ils réclamaient des élections syndicales libres et démocratiques).

À Matamoros (ville de 500 000 habitants), la « zone industrielle 1 » se caractérise historiquement par la présence de General Motors. Les usines d’approvisionnement, qui fonctionnent aujourd’hui sous le nom de différentes sociétés, sont situées dans des rues appelées “Calle Ohio”, “Calle Michigan”, etc. La « zone industrielle 2 » est plus grande et comprend, entre autres, des entreprises européennes : Arkema (groupe français de la chimie), Kongsberg (fournisseur norvégien de composants automobiles), Hilti s’y est également installé (outillage lituanien). Les usines travaillent en deux équipes, chaque ouvrier travaillant 12 heures par jour, sept jours sur sept ! On compte 70 usines à l’est de la ville, 35 à l’ouest, plus celles qui se trouvent entre les deux (comme Coca-Cola, où il y a eu aussi une grève en 2019). La sécurité est partout, mais assez apathique.

Le premier jour après l’annonce des fermetures par l’État (le 31 mars), les travailleurs des deux zones industrielles ont organisé des grèves, auxquelles d’autres usines se sont joint les 1er, 3 et 6 avril. Dans un contexte où l’on rapporte que le paiement continu des salaires est limité à 200 pesos par semaine – ce qui n’est même pas suffisant pour acheter deux cartons d’œufs. De nombreuses entreprises paient 50 à 60 % de plus, certaines maquiladoras ont été contraintes par la loi de payer 100 % des salaires.

Reynosa, début avril 2020

Avec 600 000 habitants, Tamaulipas est la plus grande ville frontalière. Le 7 avril, les travailleurs de trois usines ont refusé de travailler en raison des mauvaises conditions de sécurité et de santé sous Covid-19. Un dirigeant syndical leur a assuré qu’ils recevraient 100 % de leur salaire s’ils restaient chez eux. Seuls des volontaires devraient venir travailler.

Go West, mi-avril 2020

Les grèves et les manifestations se sont étendues à l’ouest aux villes industrielles de Ciudad Juarez, Mexicali et Tijuana. Plus de dix mille travailleurs y travaillent dans des maquiladoras – 120 000 à plus de 300 000 personnes continuent de travailler à Ciudad Juarez malgré la hausse des cas de Covid-19. À Mexicali, 7 % des habitants travaillent dans ces entreprises, soit près de 70 000 personnes.
Le 16 avril, les travailleurs de Ciudad Juarez ont entamé une grève pour obtenir des équipements de protection. Depuis lors, d’autres travailleurs n’ont cessé de se joindre au mouvement. Une autre revendication est le paiement continu des salaires complets, et la fermeture des usines – les travailleurs de Foxconn et d’Eaton y sont déjà parvenus. 4 Dans une dynamique de grève, les chiffres exacts concernant les travailleurs et les entreprises en grève, les actions, etc. ne peuvent être donnés avec précision. En tout cas, le New York Times et ses compères ne peuvent plus les ignorer. Le principal escroc de Washington tweet déjà des avertissements aux travailleurs mexicains – tout comme son ami de gauche à Mexico. Mais l’économie mexicaine est durement touchée. Et AMLO déçoit les espoirs – avec ou sans la crise du Coronavirus. L’armée et la police gardent désormais les hôpitaux. Son cheval de bataille, la Guardia Nacional, se prépare contre les “troubles sociaux”.

Notes de bas de page:
1 Rupture Magazine, Work and Unionism in Mexico: Challenges for MORENA and the Fourth Transformation Government, 17.2.2020
2 En français dans le texte, correspond à des activités sociales qui suivent la pratique du ski
3 Mouvement ouvrier exigeant une augmentation de 20 % et une prime de 32000 pesos (1655 dollars), d’où le nom 20/32)
4 Neues Deutschland, In Sichtweite unerreichbar, 23.4.2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *