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Enfermement et confinement: les geôles sous Covid-19

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Par Camarade (Toulouse)

A l’heure où beaucoup d’Etats ont opté pour le “confinement” afin d’endiguer la pandémie de Covid-19 et qu’ainsi, des milliards de personnes dans le monde sont confinées, comme d’habitude ce sont les prolétaires qui prennent cher. Bien évidemment, il y a ceux qui n’ont pas le choix que de continuer à trimer au péril de leur vie ou de leur santé, mais il y a aussi ceux qui étaient déjà enfermés par l’Etat, que ce soit dans les taules, les centres de rétention, les centres éducatifs fermés ou encore dans les hôpitaux psychiatriques.

En France, en l’espace de quelques semaines, des actes de révolte plus ou moins forts ont éclaté dans plus de 40 établissements. La tension monte.

Pour rappel, les premières mesures étatiques ont été annoncées le jeudi 12 mars et consistaient d’abord en la fermeture des écoles et universités, le samedi 14 le gouvernement décidait de fermer des lieux publics “non essentiels”, enfin le mardi 17 mars c’était le début du confinement.

Bien avant l’annonce des mesures dites sanitaires, de nombreux chefs d’établissement pénitentiaire avaient déjà pris des dispositions internes s’avérant bien évidemment être des mesures coercitives. A titre d’exemple, à partir du vendredi 15 mars l’accueil famille était fermé dans plusieurs taules. Ailleurs, un tri était fait parmi les visiteurs interdisant notamment l’accès à la prison aux personnes âgées, aux femmes enceintes et aux enfants.

A partir du 17 mars, les parloirs sont totalement suspendus, les déplacements à l’intérieur de la prison sont très limités, dans la plupart des taules les activités et le travail sont ajournés puisque les intervenants extérieurs ne peuvent plus accéder à l’intérieur pour les encadrer. Dans les anciennes prisons où les douches sont encore collectives (d’habitude la fréquence était environ de 3 douches par semaine) l’accès à celles-ci a été minimisé du fait de la restriction des déplacements des détenus. Finalement, l’unique « activité » encore en place reste la promenade.

Toutes ces mesures sont justifiées comme visant à éviter la propagation du virus à l’intérieur. Il est clair qu’elles visent également à anticiper une absence massive de matons (pour cause d’arrêt maladie ou faisant usage du droit de retrait), afin que même en effectif réduit ils puissent faire régner l’ordre dans la taule.

Le confinement de la population entraine également de grosses galères en termes d’approvisionnement des stocks pour les cantines, ce qui fait que beaucoup de produits ne sont plus accessibles. Là aussi les rayons sont vides ! La comptabilité, depuis longtemps déléguée à des services privés, est impactée par l’absence de personnel et entraine forcément des difficultés à recevoir les virements et donc à pouvoir cantiner.

Le soin, déjà merdique en taule, est bien évidement aggravé par l’épidémie. Dès l’apparition du virus sur le territoire, l’Etat a opté pour une stratégie visant à privilégier le maintien de l’ordre et la continuité de l’économie plutôt que de lutter contre sa propagation. C’est encore plus flagrant à l’intérieur (aucun test sur les détenus et les surveillants, ni autre mesure préventive). Au moment où l’Etat a annoncé le confinement généralisé, il est certain que le virus circulait déjà dans les geôles. D’ailleurs, plusieurs détenus sont déjà décédés du Covid-19. Comme à l’extérieur, le nombre de cas de personnes contaminées se multiplie, bien évidement les tests et les soins nécessaires ne sont prodigués qu’aux cas extrêmement graves. Il est donc impossible de connaître l’impact réel de la pandémie à l’intérieur. Les infos qui arrivent à sortir rapportent que certaines taules ont mis en place des ailes dédiées aux quarantaines pour isoler les détenus présentant des symptômes. Le reste des soins, consultations de médecine générale, dentiste, gynéco… est en stand-by. Il faut se trouver dans un cas d’urgence quasiment vitale pour pouvoir rencontrer un médecin.

Pour compenser la suppression des parloirs et avec une touche de sarcasme propre à la classe dirigeante, la ministre de la justice a annoncé verser 40€ de téléphone par mois à chaque détenu (équivalent à 11h d’appel sur un téléphone fixe et 5h sur portable) et a augmenté de 20€ la sommes versée au indigents (ceux qui ne reçoivent aucun mandat de l’extérieur) – la portant ainsi à 40€ par mois. Au final même ces “généreux cadeaux” n’auraient été donnés qu’aux détenus qui n’ont reçu aucun virement courant mars.

Une circulaire datant du 26 mars 2020 (précisant la loi sur l’état d’urgence sanitaire) vient donner des instructions aux juridictions, pour éviter les extractions: il est désormais préférable d’avoir recours à la visio-conférence pour les audiences, les délais d’audiencement sont prolongés de deux mois en raison des circonstances exceptionnelles (donc des personnes qui potentiellement pourraient être libre à la barre, vont taper quelques mois de plus gratuits.). La priorité donnée au maintien de l’ordre est également très claire quand l’administration ne craint pas de transférer les détenus à titre disciplinaire afin de sanctionner les différentes mutineries.

Quelques jours plus tard et après un gros mouvement à l’intérieur, le pouvoir a annoncé libérer 5 000 détenus dont le reliquat de peine n’excèderait pas deux mois, et ceux qui ont exécuté 2/3 de leur peine. Les dispositifs de bracelets électroniques ne sont plus proposés sûrement parce que si la pose du bracelet se fait à la taule, un agent du SPIP est ensuite censé se déplacer au domicile pour poser le boitier… En terme de propagation du virus le gouvernement a opté pour la libération conditionnelle… ça coûte moins cher aussi. Depuis cette annonce de libération anticipée, on constate déjà qu’un tri est effectué parmi les personnes accessibles à cette mesure, il semble que les taulards pour lesquels il reste à purger quelques semaines mais qui n’ont pas de domicile restent incarcérées, et bien évidement les mutins ayant participé aux actes de révoltes ne se verront pas proposer une remise en liberté anticipée.

Le ministère de la justice demande également aux parquets de ne pas mettre à exécution les courtes peines.
Bien évidement il ne s’agit que d’un report jusqu’à la fin de la crise sanitaire, les peines tomberont par la suite… A côté de ça, les mandats de dépôts continuent de pleuvoir, notamment pour des personnes qui n’auraient pas respecté le confinement.

Concrètement, même s’il est possible de noter un report de l’incarcération sur des courtes peines et une diminution des enquêtes « de droit commun »1, pour l’instant, le pouvoir continue d’enfermer et sanctionne très lourdement les contrevenants aux mesures sanitaires. La circulaire du ministère de la justice demande directement aux procs de se focaliser sur les flags et de mettre de côté pour l’instant les enquêtes plus longues. Plusieurs personnes ont d’ores-et-déjà été condamnées à des peines allant de 4 mois à 1 an de prison pour non respect du confinement et incarcérées. D’autres, pour vol de masques de protection ont également été condamnés à 8 mois avec mandat de dépôt.

Ne nous leurrons pas sur ces effets de manche du pouvoir, l’idée et de mieux gérer les taules en termes de sécurité pour éviter tout débordement, afin de garder le contrôle ou en tout cas d’en donner l’impression, logique au cœur de la politique de l’Etat face à la pandémie toujours au détriment de la lutte contre la propagation.

Le taux d’occupation des prisons est effarant en France. Les détenus sont bien souvent contraints de s’entasser à trois par cellule voire plus. Pourtant la machine police-justice ne cesse d’enfermer toujours plus, pour casser toute velléité contre l’économie capitaliste et remplir ses taules, qui rapportent tant à l’Etat, de galériens.

Il a également été annoncé que les personnes condamnées à des peines de prison ferme non exécutées avant mars pourraient voir leurs peines transformées en travaux d’intérêt général (la “participation à des missions d’intérêt général sur demande de l’autorité administrative” est d’ailleurs une des exceptions ajoutées à la nouvelle attestation de déplacement dérogatoire mise en place par l’Etat français depuis le confinement, avec “convocation judiciaire ou administrative”). Il est clair que nous risquons d’assister à une extension du travail forcé, pour pallier le manque de main d’œuvre bénévole. D’ailleurs, les ateliers de certaines taules aient déjà changé leur production pour pouvoir fabriquer des masques pour les fonctionnaires du ministère de l’intérieur (la blague !).

Dès la mise en place des premières mesures pour l’ensemble de la population, les taules ont été directement impactées et la réponse à l’intérieur à été rapide. Le dimanche suivant une centaine de détenus refusent de remonter en cellule après la promenade au Centre pénitentiaire de Metz.

Le 1er jour de confinement, ça zbeulifie la promenade avec blocage et refus de réintégrer pendant plusieurs heures à la Santé, à Angers, au Mans, Montauban, Carcassonne, Toulon, etc. (voir la carte des mutineries)2. A Argentan, les détenus ont aussi bloqué la cour et ont réussi à accéder au toit. A la maison d’arrêt de Grasse, c’est encore une fois la cour de promenade qui est bloquée pendant plusieurs heures. La cinquantaine de détenus a attaqué les bâtiments jusqu’à l’intervention des ERIS qui vont se permettre de tirer à balles réelles.

Dès la première semaine de confinement de nombreux appels à s’organiser collectivement fleurissent sur les réseaux sociaux, appelant à bloquer les promenades de toutes les taules au même moment. Le week-end a bien donné des sueurs froides aux matons puisqu’il y a eu de beaux actes de révoltes dans plus d’une trentaine de prisons, allant du refus de réintégrer à la destruction de la taule.

Au centre pénitentiaire de Béziers, à l’heure de la fin de la promenade les détenus refusent de réintégrer et s’attaquent aux bâtiments, réussissent à péter des portes et des grilles et atteignent même la dernière grille de la cour, l’évasion n’était pas bien loin, (dommage !) ; jusqu’à l’intervention des ERIS durant laquelle les matons ont là aussi tiré à balles réelles. 5 personnes ont depuis été condamnées en comparution immédiate, l’un à 12 mois de prison avec mandat de dépôt pour avoir soi-disant endommagé une grille, 4 autres peines de 6 mois avec mandat de dépôt ont été prononcées pour avoir endommagé les fils d’une cabine téléphonique, participé à endommager une grille et pour avoir craché sur un ERIS.

Le lendemain c’était au centre de détention d’Uzerche que c’était le gros zbeul, plusieurs départs de feu ont pris sur deux bâtiments, les détenus ont aussi attaqué les grilles, défoncé les portes, repris les ailes, et sont montés sur le toit. Les matons en panique ont pris leurs jambes à leur cou pour fuir la colère ceux qu’ils écrasent quotidiennement. Finalement, les ERIS et les flics sont intervenus et ont tiré à balle réelle et à grands coups de flashball.
L’administration pénitentiaire fait état de 250 cellules inutilisables. Suite à la mutinerie, 330 détenus ont été transférés aux quatre coins du pays, et l’AP annonce des poursuites judiciaires pour ceux qu’ils identifient comme meneurs.

Plusieurs textes sont sortis de l’intérieur, les revendications semblent être plus ou moins identiques : dépistage pour chaque détenus et chaque maton, port des masques, mise à disposition de masque et gel hydro-alcoolique, et des informations sur la situation des parloirs, des cantines, des soins médicaux, et des sacs de linge… voire la libération des prisonniers.

Concernant les CRA (centres de rétention administrative), prisons pour étrangers, la communication du pouvoir a été beaucoup plus discrète, mais il s’avère que les JLD (juges des libertés et de la détention) et les préfectures on eu tendance à remettre en liberté des détenus. Des centres ont été vidés, mais bien évidement pas fermés. En cas de changement de directives ils seront très vite remplis à nouveau. Dans les CRA qui restent ouverts c’est bien entendu la galère, puisque là encore les parloirs sont supprimés, les activités collectives annulées. Il n’y a plus d’intervenants extérieurs, des galères pour les cantines. L’entretien des lieux n’est plus assuré et la bouffe est parfois la même depuis le début du confinement. Cependant l’Etat continue d’y enfermer notamment les prisonniers libérés qui seraient sans papiers. Les flics qui y sont en poste se lâchent et n’hésitent pas à sanctionner les prisonniers qui se feraient un peu trop entendre. Pourtant des mouvements collectifs continuent de voir le jour. A titre d’exemple, les prisonniers du CRA de Vincennes ont entamé une grève de la faim pour demander leur libération.

Dans la sphère politique, la question des lieux d’enfermement est soulevée par la droite, les syndicats de keufs et de matons, qui s’indignent des potentielles libérations d’enfermés, reprenant le discours de l’extrême droite dans son rôle classique de gardienne du capitalisme usant de la propagande du tout sécuritaire.
Concernant la gauche, elle est soit taiseuse soit attachée à demander de meilleures conditions de détention. Certaines associations de défense des droits des prisonniers ont même salué la suspension des parloirs pour endiguer la pandémie. Au final, des démocrates aux fascistes tout le monde se réunit sous l’appel général à l’effort commun et à la solidarité nationale !

Pour conclure, appeler à une bonne gestion des soins en prison n’est qu’illusoire. Il y manque de tout (masque, gants, assistance respiratoire etc.) et les réponses apportées par l’Etat sont hautement fantaisistes. La seule mesure soi-disant clémente annoncée est la libération anticipée de 5 000 détenus (sur environ 75 000 détenus), mesure dont sont exclus bon nombre de détenus en galère ou ayant participé à des mouvements de révolte contre les fameuses précautions “sanitaires” en taule. Les tribunaux incarcèrent à tour de bras toutes les personnes qui n’auraient pas respecté le confinement, ceux qui ont “volé” des véhicules pour y dormir, ceux qui se sont invités dans des propriétés vides pour s’y confiner.

L’Etat a bien entendu fait des choix concernant des publics à soigner voire à sauver, et d’autres à laisser sur le carreau, on n’a pas de doute sur la catégorie dans laquelle l’Etat classe les prisonniers.

Dans un contexte mondial aussi tendu, les mutineries ont été la conséquence logique de la réponse de l’Etat français. Ces actes de révoltes ont permis de créer un joyeux bordel que, pour l’instant, le pouvoir a réussi à contenir non sans difficulté. Il nous plaît à penser que si des révoltes coordonnées se généralisaient dans la majorité des prisons, beaucoup de celles-ci seraient réduite à néant, et la belle aurait de beaux jours devant elle.

Dans ce monde capitaliste, penser que la situation des lieux d’enfermement peut être gérée avec humanisme et dignité n’est qu’illusion. Les lieux d’enfermement sont remplis de prolos et le seront tant que le capitalisme durera.

Pendant une pandémie, sous un gouvernement de gauche, en temps dit “normal”, c’est toujours la même chose si les prisons existent c’est pour protéger l’Etat, les classes bourgeoises et la propriété privée. Pour détruire les prisons, nous devons détruire les trois, en attendant Vive la Belle et Crève la taule.

1 Les nouvelles ordonnances annoncent qu’il n’y aura plus de prescription pour les infractions et les peines à partir du 12 mars, ce qui permettra aux flics de reprendre tranquillement leurs enquêtes là ou ils en étaient avant l’arrivée de la pandémie de Covid-19

2 Carte des mutineries http://umap.openstreetmap.fr/fr/map/prison-cra-covid-19_433971#6/51.000/2.000

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