Fever

Agir maintenant ou payer plus tard ? Travailleurs, à vous de jouer!

Dénoncer et blâmer les mauvais employeurs est à la mode en cette époque de Corona. La semaine dernière encore, le big boss de mon ancien lieu de travail, une usine de plats préparés à l’ouest de Londres appartenant à Bakkavor, a été secrètement enregistré alors qu’il menaçait les travailleurs de les licencier s’ils se mettaient en « arrêt maladie »¹. Sur la vidéo, nous y voyons le directeur de Bakkavor admettre poliment et oh combien rationnellement l’incapacité de l’entreprise à les protéger par une distanciation sociale à l’intérieur de l’usine, pour ensuite déclarer qu’ils seront tout simplement licenciés s’ils décident de se protéger en choisissant de rester chez eux. Rien de surprenant pour tout employé actuel ou récent de la boîte, au vu de la culture de harcèlement toxique endémique dans ces trois usines du Parc Royal, largement laissée sans réponse par un syndicat faible et une main d’œuvre encore plus démunie 2.
Le fait que ce patron se soit senti tout-puissant pour menacer une cantine remplie de travailleurs en pleine pandémie, à l’heure où tous les yeux sont tournés vers ces industries “essentielles” et leur main-d’œuvre, montre à quel point la direction se complaît dans l’idée que les travailleurs se contenteront des miettes.

Mais l’autre aspect de ce tout ce merdier, c’est que la direction de Bakkavor a perdu du terrain. Leurs menaces proviennent d’un contexte d’instabilité : malgré une baisse des commandes de 40%, ils ont toujours du mal à trouver suffisamment de travailleurs pour faire le boulot. Dans ce même enregistrement, le directeur admet que 45 % de la main-d’œuvre est en congé maladie. Sur le site de Cumberland, nous avons appris qu’un quart de la main-d’œuvre est en congé, ce qui signifie qu’une partie du travail a dû être redirigée vers d’autres sites. À leur malheur s’ajoute le résultat de leurs années de recherche d’efficacité à la pelle, qui a entre-autres consisté à réduire le nombre d’employés à plein temps, assumant seuls le travail de deux ou trois personnes. Le nombre plus faible de travailleurs intérimaires (principalement d’Europe de l’Est) pour combler le vide dû au Brexit n’a probablement pas aidé non plus. Les approches habituelles – menaces, brimades, cris, intimidations et manipulations – qui sont monnaie courante dans ces lieux de travail mal payés, se sont quant à elles retournées contre Bakkavor, qui n’est désormais plus en position de force. Les travailleurs, en grand nombre, votent avec leurs pieds et refusent d’aller au boulot dans les conditions actuelles.

Un travailleur a saisi la chance offerte par cette inversion des rapports de force que le Corona a apportée avec lui pour filmer ce manager. Le “public” a maintenant un aperçu du manque de respect dont sont régulièrement victimes les travailleurs qui occupent des emplois mal payés et sous-évalués comme celui-ci. Tout ce discours sur les travailleurs “essentiels” ne signifie pas grand chose si ces derniers ne sont pas capables dans ces moments-là de jouer de leur poids pour exiger de meilleurs salaires et de meilleures conditions. Ici, l’absence d’expérience d’unité entre les travailleurs est évidente, car les demandes collectives n’ont pas été formulées et de nombreux travailleurs viennent encore taffer, assis côte à côte à la cantine, sans masque. Nombre d’entre eux sont plus âgés et ont des problèmes de santé sous-jacents, ce qui aggrave encore la situation. Mais en l’absence de confiance des travailleurs dans ces lieux de travail, les menaces de “licenciements” comme celles-ci envoient un message fort : les travailleurs ont une limite à ce qu’ils peuvent supporter et agissent en conséquence.

En attendant, les travailleurs ne se sont pas vraiment concertés pour ces absences. Est-ce problématique, tant que l’entreprise en bave tout autant? 
À long terme, nous pensons que oui. Les réponses individuelles à un problème collectif, même si elles se produisent en masse, doivent finalement se fondre en une résistance active, consciente et collective contre le choix inacceptable qui finit toujours par être imposé aux travailleurs: le salaire ou la santé. Pourquoi ? Parce que ce n’est que lorsque les travailleurs auront une idée de leur force collective qu’ils pourront commencer à se poser des questions plus fondamentales sur leur rôle dans la production d’une société différente.

Cela peut sembler un peu abstrait, mais quelques exemples peuvent l’illustrer. 
Dans les années 70, les travailleurs de l’usine pétrochimique de Porto Marghera, en Italie, ont refusé la stratégie syndicale de “l’argent du danger” (c’est-à-dire le paiement d’une prime pour les tâches les plus dangereuses du boulot) et ont organisé une campagne et des grèves contre les conditions sanitaires dangereuses, ce qui a conduit à la fermeture de certaines parties de l’usine qui, selon la direction, ne pouvaient être arrêtées sans être détruites 3 . Plus récemment, à l’aciérie ILVA de Tarente, en Italie, les travailleurs et la population locale ont demandé la fermeture et la rénovation de l’usine pour y installer des filtres à air modernes et payer les salaires des ouvriers. D’autres groupes de travailleurs commencent à remettre en question leur rôle et leur fonction sous le capitalisme, notamment à travers le slogan du refus du travail par des travailleurs militants, comme en Italie dans les années 70, ou plus récemment les travailleurs de Google qui se sont opposés à ce que leur travail soit utilisé pour l’industrie de la guerre et la militarisation. Mais arriver au point où des travailleurs se sentent assez forts pour le faire est une tâche difficile, rendue encore plus difficile par la situation actuelle. À cause du Brexit les travailleurs migrants se sentent de plus en plus précaires, et les politiques d’expansion du gouvernement en faveur des bas salaires ont eu de nombreuses années pour s’ancrer et priver les travailleurs de leur pouvoir. Nous ne pouvons plus nous permettre de faire l’autruche face à toutes ces barrières.

Les syndicats n’ont pas été à la hauteur pour lutter contre cette régression. Je ne m’arrêterai pas sur l’articulation actuelle des syndicats dans cet article, mais il est évident que ces derniers sont loin d’avoir été à l’initiative ou participé à la plupart des actions récentes des travailleurs sous-payés du secteur de l’alimentation. Le cas le plus récent est celui de l’usine de viande 2Sisters dans le Devon début avril, où 170 employés (principalement roumains) sur 1000 ne se sont pas présentés au travail pour réclamer des salaires plus élevés et de meilleures conditions 4. Lorsqu’une action “non officielle” similaire a été menée dans l’une des usines de Bakkavor à Londres l’année dernière (les travailleurs ne se sont pas présentés en masse au boulot un jour férié pour protester contre l’offre de bas salaires), le syndicat s’est empressé de dénoncer publiquement cette action à tous les travailleurs. Et ce en dépit de la pression considérable exercée par cette action singulière sur la direction pour qu’elle accorde une augmentation de salaire plus importante. Au moment où nous parlons, le syndicat de la FIAT en Italie, lui, négocie un retour au travail avec la direction 5.

L’incapacité des syndicats à soutenir de telles actions est compréhensible, étant donné qu’ils ne peuvent pas se permettre de “perdre le contrôle” de la main-d’œuvre et saper ainsi leur légitimité et les accords de reconnaissance syndicale. En même temps, agir main dans la main avec la loi est trop restrictif pour que l’on puisse réellement créer une dynamique au sein de la main-d’œuvre. Compte tenu de l’espace de plus en plus limité dont disposent les travailleurs pour agir rapidement et de manière décisive, les actions sauvages semblent donc faire peu à peu leur retour. Dans notre livre, Class Power on Zero-Hours 6, nous écrivons:

“Au printemps 2018, les travailleurs de Moy Park en Irlande du Nord, qui fournissent du poulet aux grandes chaînes de supermarchés, ont obtenu une augmentation de salaire de 4 %, bien supérieure à la moyenne de 2 % du secteur alimentaire, mais seulement après avoir pris des mesures non officielles en quittant les usines… En décembre 2018, une grève sauvage des travailleurs dans le traitement de la viande a éclaté à l’usine de Cranswick à Preston… En juillet 2019, des travailleurs du même secteur dans l’entreprise Karro Foods, propriété de CapVest, ont entrepris une action informelle en protestant devant leur usine de Malton, lorsqu’ils ont découvert que les travailleurs d’une entreprise rivale recevaient plus d’argent pour faire le même boulot. Ils ont exigé 50 pence de plus par heure, mais leurs actions n’ont pas été soutenues par le syndicat des travailleurs de l’atelier, USDAW…”

Les mêmes travailleurs de Moy Park ont organisé un débrayage il y a quelques semaines pour protester contre le manque de mesures de distanciation sociale prises par l’entreprise.

Malgré une progression, ces actions restent marginales. En général, les travailleurs décident soit de se porter malades, soit de faire appel au Crédit Universel, les employeurs se lavant les mains de cette responsabilité. Dans ce vide de pouvoir conscient et collectif des travailleurs, les médias jouent un rôle encore plus important dans leur jeu de “dénonciation et d’humiliation”, les entreprises étant attaquées pendant 24 heures avant que le cycle d’information rapide ne les transforme en “nouvelles d’hier” avant même que les 24 heures ne soient écoulées. La poussière retombe et les managers comme celui de Bakkavor sont soit ramenés, fraîchement expiés dans l’éclat de leur “nouvelle formation”, soit une nouvelle tête du même acabit est présentée pour les remplacer. L’étape suivante serait que les travailleurs commencent à réclamer leur dû : une protection totale de l’entreprise (masques et éloignement) ou, sinon, la fermeture totale de l’usine avec un salaire complet. Nous avons fait circuler le message suivant (en anglais, en gujarati et en tamoul) aux travailleurs de Bakkavor par le biais de whatsapp :

“Bakkavor est à la télévision. Maintenant, tout le monde peut voir comment ils traitent leurs travailleurs.
Le Coronavirus tue des gens.
Bakkavor doit donner aux travailleurs une sécurité totale (masque approprié) et respecter les 2 mètres de distance à l’intérieur de l’usine.
S’ils ne peuvent pas le faire, qu’ils ferment les usines et payent aux travailleurs un salaire complet !
Partagez cette nouvelle et passez à l’action !”

C’est aux travailleurs de partager, de discuter et d’agir en conséquence. La spontanéité dans ce genre d’atmosphère de travail répressive n’est pas une mince affaire mais nous ne pouvons pas travailler bénévolement. Nous espérons que ce signal d’alarme amènera certains travailleurs à s’interroger sur la dissonance entre leur statut supposé “essentiel” et leur traitement, afin que, lors de la prochaine crise, ils soient en meilleure position pour riposter.

Nous voulons aider à reconstituer la classe ouvrière révolutionnaire pour qu’elle s’oriente vers une pratique comme celle-ci, qui encourage l’auto-organisation des travailleurs dans les moments difficiles. Si vous souhaitez vous joindre à notre prochaine discussion, envoyez-nous un courriel pour connaître les détails de notre prochain appel zoom le mardi 14 avril à 19h30 à
angryworkersworld@gmail.com

1 https://www.itv.com/news/2020-04-09/coronavirus-bakkavor-boss-threatened-to-sack-staff-who-miss-work-amid-outbreak/
vice.com/en_uk/article/z3bdzx/revea...
3 libcom.org/history/porto-marghera-%E2%8…
devonlive.com/news/devon-news/devon...
5 auto.economictimes.indiatimes.com/news/…
6 https://pmpress.org.uk/product/class-power-on-zero-hours/

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