Fever

Corona Capital 1. Crise épidémique et crise du capital

Par Léon de Mattis.

Ce texte a pour ambition de commencer à réfléchir à l’impact de la crise du coronavirus. Cette crise entraîne déjà un profond bouleversement de l’économie capitaliste, et s’accompagne, même dans la période de confinement actuelle, d’une certaine agitation sociale. Il n’est pas impossible que cette agitation sociale puisse s’étendre, particulièrement vers la fin de l’épidémie, surtout si l’ampleur des changements rend impossible le retour à la normale.

La théorie n’a pas pour fonction de prédire l’avenir. L’objectif de ce texte n’est pas de faire de la politique-fiction. Cependant, les épidémies, comme les guerres, jouent souvent le rôle d’un accélérateur de l’histoire. Il s’agit donc de s’interroger sur les tendances déjà décelables dans la situation actuelle et de formuler des hypothèses sur les trajectoires qu’elles dessinent pour un avenir proche. Pour remplir cet objectif, ce texte pose deux hypothèses de départ.

La première hypothèse est que l’épidémie risque d’avoir un impact profond sur la phase actuelle du capitalisme que l’on pourrait qualifier de « néolibérale et mondialisée », et ce d’autant plus que cette période du capitalisme a déjà rencontré certaines de ses limites au cours des dernières années. L’épidémie elle-même peut s’analyser comme un produit des caractéristiques de cette phase. En ce sens, elle doit donc être considérée comme la manifestation d’une des limites du capitalisme actuel. Ce n’est pas en tant que cause extérieure, mais bien comme cause endogène que cette épidémie va avoir un impact profond sur le capitalisme néolibéral mondialisé. Cette hypothèse est développée ici, dans la première partie de ce texte : « Crise épidémique et crise du capital ».

La seconde hypothèse tient à l’idée que la contestation sociale qui se manifeste à l’heure actuelle pourrait se renforcer lors du reflux de la crise épidémique, lorsque le danger se sera éloigné mais que le retour à la normale apparaîtra comme difficile, voire impossible. Les périodes de sortie de crise sont souvent des périodes d’agitation sociale. Par exemple, les lendemains de la Première Guerre mondiale ont été des moments de lutte intense en France, en Italie, en Allemagne et aux États-Unis. Il ne s’agit évidemment pas de croire à une loi de l’histoire qui s’appliquerait mécaniquement, mais plutôt de réfléchir aux débouchés de la contestation actuelle lorsque les luttes cesseront de s’autolimiter pour éviter d’aggraver la situation sanitaire. Cet axe de réflexion sera développé dans la deuxième partie de ce texte : « Lutte de classe et pandémie ».

Bien entendu, tout dépend du temps que l’épidémie mettra à se résorber. Un épisode court a moins de chance de laisser des traces durables. On peut penser cependant que ce temps sera long, car même si le gros de l’épidémie qui affecte l’Europe et l’Amérique du Nord à la suite de l’Asie se résorbe en quelques semaines ou quelques mois, le coronavirus restera actif dans d’autres parties du monde. Tant qu’un vaccin ne sera pas développé, d’autres vagues sont susceptibles de se succéder. La fermeture mondiale des frontières, qui s’est amorcée au début de la crise, pourrait ainsi être prolongée durablement. Au total, l’économie et le commerce mondial pourront potentiellement être affectés par le virus pendant encore plusieurs années : autrement dit, à l’échelle du capitalisme actuel, une éternité.
L’épidémie de Covid-19 comme produit du capitalisme dans sa phase actuelle

L’épidémie n’est pas un phénomène exogène au capitalisme néolibéral mondialisé, et ce quelle que soit l’origine du virus responsable de la maladie appelée Covid-19.

À l’heure où ce texte est écrit, en effet, on ignore tout de l’origine de ce coronavirus. Les liens entre les virus, l’essor de l’élevage industriel et la réduction d’écosystèmes jusque-là préservés ont été soulignés1. Le danger que le capitalisme fait peser sur l’environnement – le climat, les ressources ou les maladies émergentes – est impossible à contester. Ces remarques sont donc valables, assurément, d’un point de vue général. Toutefois, elles ne nous fournissent aucune preuve sur l’origine de ce virus particulier, le SARS-CoV-2, et la manière dont il a franchi la barrière des espèces. Ni les virus, ni les épidémies n’ont attendu le mode de production capitaliste pour exister. Même si certains aspects spécifiques au capitalisme actuel, comme le grand élevage industriel et la destruction des milieux sauvages, ont fort bien pu jouer un rôle dans l’apparition de ce coronavirus, nous ne pouvons pas conclure de manière définitive sur ce point.

En revanche, les caractéristiques de cette épidémie, elles, sont intrinsèquement liées au mode de production capitaliste. Une maladie est un fait biologique mais une épidémie est un produit social. C’est dans la manière dont elle s’est diffusée et dans l’impact qu’elle a sur la production que cette épidémie apparaît comme un produit du capitalisme de notre temps.

Ce qui est tout à fait propre, dans l’épidémie de Covid-19, au capitalisme contemporain, c’est d’abord la circulation incessante des personnes liée au tourisme de masse et aux déplacements professionnels. Cette caractéristique, matérialisée par la croissance extrême du secteur aérien ces vingt dernières années, a permis une diffusion très rapide de la maladie au niveau mondial. Les déplacements de population ont bien entendu toujours véhiculé les maladies, mais le rythme de ceux-ci était, jusqu’à leur quasi-suspension, en mars 2020, sans commune mesure avec ce qu’avait connu l’humanité auparavant. C’est ce qui explique que trois mois seulement après l’apparition des premiers cas le monde entier est déjà profondément touché.

Il faut relever ensuite comme une deuxième caractéristique l’intégration mondiale de la production avec l’extrême spécialisation de certaines zones géographiques et de certaines entreprises : l’arrêt de la production dans une région stratégique du monde peut provoquer des pénuries mondiales. Cet état de fait, que nous pouvons observer en ce moment avec les produits dont il y a un besoin immédiat – tels que les masques ou les réactifs nécessaires aux tests biologiques –, pourrait concerner également de nombreux autres secteurs selon la manière dont telle ou telle zone de production demeure paralysée par l’effet de la pandémie. De plus, des pans entiers de l’économie mondiale, comme le tourisme ou le transport aérien, ont été totalement mis à l’arrêt et des restrictions durables aux frontières vont les affecter encore pendant longtemps. Dans cette économie mondialement intégrée, les difficultés d’un secteur ont des répercussions en chaîne dans de nombreux autres : l’effondrement des prix du pétrole en est un bon exemple.

Il faut noter enfin, évidemment, l’état des structures sanitaires comme une des raisons de la gravité de la pandémie. Or, au moins dans les pays capitalistes les plus riches, il est notoire que la phase actuelle du capitalisme a remis en cause, plus ou moins gravement suivant les zones, les investissements qui avaient été consentis dans le domaine de la santé publique.

Il y aura beaucoup plus à dire sur les caractéristiques d’une épidémie qui, à l’heure où ce texte est écrit, ne fait encore que commencer : mais, d’ores et déjà, il semble évident que l’intégration mondiale du capitalisme en fait la vulnérabilité et explique qu’un virus qui garde un potentiel létal assez faible (même s’il est d’une contagiosité apparemment très élevée) puisse paralyser la planète en moins de trois mois2. L’étendue de cette paralysie, sans doute, dépend de l’état de préparation des différents pays et de l’habileté de leurs dirigeants. Il semblerait que les gouvernements de la Corée du Sud ou de Taïwan soient plus efficaces, du point de vue de la gestion capitaliste de la crise sanitaire, que ceux de l’Italie, de l’Espagne ou de la France, et on ignore encore le sort final de nombreux autres pays. Néanmoins, et même si c’est à des degrés divers, il est évident que tous les pays touchés voient leurs activités fortement réduites par cette épidémie.
Capitalisme et phases du capitalisme

Le capitalisme actuel est dans une phase que l’on peut qualifier de « néolibérale et mondialisée ». Parler de phases ou de périodisation du capitalisme est essentiel pour en saisir à la fois la dynamique, les changements et les permanences. Ce qu’il y a de permanent dans le capitalisme, c’est la tendance à la crise. Dans ce système, le capital doit toujours s’accroître : c’est une nécessité pour son existence. Il en résulte une suraccumulation de capital constant par rapport à la masse de capital variable3, et donc, tôt ou tard, une crise de la valorisation. Parfois, il y a de petites crises, mais parfois, la crise est gigantesque et, pour être résolue, demande un profond réarrangement dans le capitalisme lui-même4. Le capitalisme est un mode de production évolutif : certaines de ses caractéristiques le poussent à se modifier constamment par le jeu des crises qui se succèdent.

Dans l’histoire récente, la crise des années 1930 ne s’est résolue véritablement qu’avec la Seconde Guerre mondiale, qui a engendré une grande destruction de capital fixe5. Au lendemain de cette guerre, une nouvelle configuration se met en place. Dans les pays anciennement industrialisés, l’expansion économique, qui démarre grâce à la destruction de capital durant la guerre, se fait dans le cadre d’un « compromis fordiste »6. Les salaires sont augmentés en échange de gains de productivité, obtenus par le machinisme mais aussi par une augmentation de l’intensité du travail. D’un point de vue marxiste, l’extraction de survaleur se fait davantage par la plus-value relative que par la plus-value absolue : cela signifie que la diminution du temps de travail nécessaire à la reproduction de la force de travail s’obtient par la production industrielle à bas coût des biens de première nécessité. Ce processus, qui existait déjà dans les périodes antérieures, devient alors systématique, ouvrant la voie à ce qu’on a appelé la « société de consommation ». Des biens standardisés sont produits en masse, et « la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui ». La force de travail est achetée globalement, c’est-à-dire que, par les transferts sociaux, une forme de salaire indirect est versée aux prolétaires malades, handicapés, retraités ou chômeurs. La mise en place du Welfare7 démontre que le compromis fordiste n’est pas seulement économique, mais aussi politique et social. Le mouvement ouvrier est en partie neutralisé par la redistribution du salaire indirect, et une forme de cogestion entre syndicats, État et patronat s’installe. C’est aussi un compromis géopolitique pour les pays capitalistes du bloc occidental face au bloc soviétique. Dans certains pays, le compromis prend une forme explicite : c’est par exemple le programme du Conseil national de la Résistance en France. Dans d’autres, il s’agit plutôt d’un état de fait. Il ne faut pas oublier également que le Welfare ne concerne que les pays d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et le Japon et exclut les populations des pays colonisés et dominés.

Le capitalisme de la phase du « compromis fordiste » entre en crise à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Le « choc pétrolier » de 1973 est la matérialisation de cette crise, mais comme souvent l’événement historique qui en est la cause (la guerre du Kippour et l’embargo pétrolier qui a suivi) n’a agi que comme le révélateur d’une crise de la valorisation déjà en cours. Le problème affronté par le capitalisme est toujours le même : le capital constant est dans une proportion trop importante par rapport au capital variable disponible pour en assurer la valorisation8. La réponse à la crise n’est cependant, cette fois, pas la guerre, mais la restructuration de la fin des années 1970 et des années 1980 sous l’égide du néolibéralisme.

Cette restructuration repose sur deux piliers : finance et mondialisation. Le développement de nouveaux instruments financiers, qui a commencé dès la fin des années 1960, connaît une accélération fulgurante avec la vague néolibérale de la fin des années 1970. La finance n’a certes rien de nouveau dans le capitalisme : mais c’est sa place et sa puissance qui sont décuplées. Les capitaux excédentaires sont recyclés dans des circuits financiers élargis où ils circulent sans fin. Achevant une évolution entamée dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, la monnaie cesse définitivement de reposer sur l’or, et n’est plus garantie que par la dette souveraine, c’est-à-dire par l’anticipation d’une valeur qui sera ponctionnée par la fiscalité. La dette d’État, rachetée par les banques centrales, permet à ces dernières de créer de la monnaie en prenant cette dette comme garantie. La confiance en la dette souveraine repose sur la possibilité qu’auront les États d’en payer les intérêts en accaparant, par l’impôt, une partie de la plus-value qui sera produite demain. Ainsi, désormais, toute monnaie est capital9.

Les États des pays qui ont une économie puissante émettent une monnaie attractive. La monnaie de la première puissance mondiale, le dollar, règne en maître et les États-Unis peuvent s’endetter sans limites, ce dont le pouvoir reaganien ne se prive pas. La suspension de la convertibilité du dollar en or, au début des années 1970, ne remet pas en cause son rôle de monnaie des paiements internationaux.

La solution financière ne saurait évidemment exister à elle seule pour résoudre la crise des années 1970 : elle fournit aussi l’avantage décisif de rendre possible le deuxième volet de l’agenda néolibéral, la mondialisation. Là encore, la mondialisation n’a rien de nouveau dans le capitalisme, mais elle se développe alors dans des proportions inédites. C’est non seulement le commerce des marchandises, mais aussi et surtout l’investissement dans des pays dits jusque-là « sous-développés » (là où la main-d’œuvre bon marché permet de dégager à nouveau de la plus-value) qui sont rendus possibles par le développement de la finance mondiale.

Les grands accords commerciaux de libéralisation du commerce permettent une envolée de l’échange mondial des marchandises. Une division globale du travail se forme par la création de pays ateliers, les « quatre dragons » dans les années 1980, suivi des « quatre tigres », puis le développement industriel de la Chine. À l’heure actuelle, la production est intégrée au niveau mondial et les pièces détachées et produits semi-finis circulent continuellement d’une région du monde à l’autre.

Deux choses sur cette mondialisation : d’abord, elle n’est possible que grâce à la finance globale, car sans moyens rapides et sûrs d’échanges internationaux de capitaux, pas d’investissements productifs à l’autre bout du monde et pas de commerce mondial intégré. Ensuite, elle a eu pour but essentiel de faire baisser le coût de la main-d’œuvre, donc de rétablir le taux de profit par un retour à l’extraction de plus-value absolue, en intégrant au prolétariat des masses disponibles dans les pays jusque-là « sous-développés ».

Cela a conduit à une désindustrialisation relative des pays d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et du Japon ainsi qu’à une remise en cause progressive du Welfare dans ces pays où le compromis fordiste avait prévalu. Ces changements se sont accompagnés d’un discours néolibéral. Toutefois, il ne faut pas confondre ici la cause et la conséquence. Le néolibéralisme n’est pas la cause de la restructuration du capitalisme, de la désindustrialisation et de la remise en cause du Welfare : il n’en est que l’idéologie, c’est-à-dire le discours dominant et autojustificateur qui accompagne sa mise en place concrète.

La cause première, comme toujours, c’est la nécessité pour le capital de contrer la chute tendancielle du taux de profit et de gagner la guerre de classe contre le prolétariat. Ceux qui combattent le discours ultralibéral et croient possible de revenir au programme du Conseil national de la Résistance ignorent cette dimension de l’idéologie : ils semblent naïvement croire que le néolibéralisme est un simple choix, et qu’un autre choix aurait été possible dans le cadre capitaliste. Or, s’il est vrai que la mise en place de la restructuration découle de l’action de certains politiciens et de certains capitalistes, le discours qui a été porté par eux et par les idéologues qu’ils ont payés à cette occasion (experts, universitaires, journalistes) est la traduction d’une politique rendue nécessaire par les impératifs de la valorisation capitaliste.

La crise de la phase actuelle du capitalisme face au choc épidémique

Depuis 2007-2008, la phase actuelle du capitalisme connaît une crise profonde. On ne reviendra pas sur les épisodes de la crise des liquidités et des dettes souveraines, mais on dira seulement ceci : depuis douze ans, le système financier ne fait que repousser des échéances inévitables.

La financiarisation recycle toujours plus de capitaux qui sont excédentaires par rapport aux capacités de la production et qu’il faut nourrir au détriment du cycle productif. Malgré une croissance astronomique de la production capitaliste