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Virus, « complots » et viralité

Par Mirasol

Dans ce texte, nous parlons de la diffusion des rumeurs autour du coronavirus. Et nous évoquons aussi l’état des connaissances actuelles sur l’origine des pandémies et leur lien avec le capitalisme.

Images, mythos, fake news… D’où viennent les rumeurs sur internet ?

Aujourd’hui, un peu partout sur internet dans les publications des individus et jusque dans une partie des médias qui se prétendent « militants » nous assistons à une course délirante à l’image. C’est le résultat de la domination sans partage des réseaux sociaux, au premier rang Facebook, dans la diffusion de l’information. Mais les réseaux sociaux ne font pas que diffuser. Ils orientent aussi la production du contenu, non pas par des consignes mais par le mode de gestion des contenus, par la manière dont l’algorithme Facebook classe les contenus en fonction de critères, en particulier l’engagement.
Toutes les personnes ayant animé une page Facebook en ont fait l’expérience, surtout quand celle-ci bénéficie d’une large audience. Mais cela est aussi vrai à l’échelle des comptes personnels : nous avons tendance à garder les yeux rivés sur les courbes de l’engagement sur Facebook qui dessinent une cartographie en temps réel de l’influence, signifiée par des likes, des partages et des commentaires.
Ironiquement, on va alors dire que tel ou tel contenu est « devenu viral ». Et on connaît bien les formes que prennent les contenus viraux en général. Il s’agit de susciter l’émotion, de privilégier le sensationnel. On fait appel à une forme de curiosité voyeuriste. On peut proposer des images visuellement attirantes ou choquantes et parfois en mentant, en s’arrangeant avec la vérité et avec le contexte.
Tous ces contenus ne sont pas dérangeants. Cela ne fait de mal à personne, si vous aimez tel ou tel photo de chat qui fait des cabrioles. Mais lorsqu’il s’agit de parler de la situation sociale et politique, c’est un grave problème que la vérification des sources passe au second plan derrière l’audience. Que les boutiques politiques ou commerciales usent de ce genre de pratiques correspond à une période où la publicité et la propagande ont totalement fusionné sous le terme de « communication ». Et le relai massif des fake news, en particulier par l’extrême droite, s’inscrit dans cette même logique : tous les moyens sont bons pour vendre leur soupe.
Mais de notre côté, posons-nous la question : qu’est-ce qui est le plus utile à nos camarades, qu’est-ce qui permet d’appuyer au mieux la lutte de notre classe ? Est-ce la confusion ? Est-ce la quête forcenée d’influence et de buzz à court terme ? Nous proposons l’inverse. Privilégions la fiabilité, la sobriété. Cela revient aussi à assumer que parfois nous ne connaissons pas la vérité, que nous n’avons pas toutes les réponses. Si nous pouvons établir le fonctionnement d’ensemble du mécanisme nous n’avons pas forcément les détails.
C’est l’inverse des théories du complot, une forme particulière de contenus viraux qui se répand à chaque nouvel évènement social.

Les virus complotistes

Les théories sur l’origine du coronavirus sont légions sur les réseaux. Elles suivent souvent une logique consistant à penser que ce virus a une fonction – déstabiliser tel ou tel État ou servir tel ou tel autre. Tour à tour l’État chinois a ainsi été présenté comme victime et coupable, avant que ce soit les USA, ou d’autres forces obscures. Ces théories, souvent présentées comme dissidentes, ont en commun une logique très conformiste : elles dédouanent le capitalisme de ses responsabilités dans la diffusion des maladies.
Le problème ce ne serait pas le système lui-même mais des forces qui complotent en son sein. Cette volonté de désigner des coupables identifiables a souvent été utilisée par les États pour se dédouaner. On accuse les espions des autres États, des saboteurs, etc. Ainsi, un porte parole du gouvernement chinois a accusé les USA d’être responsables du coronavirus. C’est donc aussi un moyen d’appuyer pour pas cher les idéologies nationalistes.
Et bien sûr, cette option est rassurante car si le problème est une question d’espionnage, tout est sous contrôle – peut-être pas le tien, pas le mien, mais celui de quelqu’un… dire que des gens tirent les ficelles revient à dire qu’il y a des ficelles à tirer.
Mais c’est tout l’inverse que cette crise montre. L’environnement et les catastrophes ne sont pas des phénomènes qui peuvent être réduits à des objets sous contrôle, répondant à des commandes. Le capitalisme produit en permanence ce récit là : l’industrie contrôlerait le monde, agirait sur les forces de la nature et de la physique et les maîtriserait. C’est la même chose pour le nucléaire et d’ailleurs la comparaison est valable quand on voit comment les États réagissent une fois que la fiction du « tout est sous contrôle » laisse place à « sauve qui peut ». Pensons à Tchernobyl, Fukushima.
– Mais, direz-vous peut-être, une partie des théories du complot sont aussi le signe d’un refus de croire les États. Les théories liant le coronavirus et la 5G sont peut-être fausses mais elles témoignent d’une tendance à la défiance dans un contexte où les États mentent en permanence. L’État français avait déclaré à l’époque de l’accident de Tchernobyl que le nuage toxique avait été dissipé par les vents et n’avait pas franchi les frontières. – Et bien, justement, nul besoin d’inventer des théories douteuses. Les États nous donnent déjà toute la matière suffisante pour la critique.
Et le fait que le mensonge est une arme de l’ennemi constitue une raison supplémentaire pour faire attention à ce que nous disons.
Aussi, assumons-le, nous ignorons encore l’origine exacte du Covid-19. Mais nous pouvons émettre des hypothèses et surtout examiner comment, en général, le capitalisme produit un environnement qui rend l’apparition de ce type de virus plus fréquente et plus dangereuse.

D’où viennent les virus ?

Les virus sont omniprésents sur le globe, au point que les estimations scientifiques visant à les dénombrer utilisent des nombres astronomiques. Dans les océans, par exemple, on estime le nombre de virus à 10 puissance 30, soit des milliards de milliards de milliards, plus, bien plus, que d’étoiles dans le ciel. Le corps d’une personne adulte saine abrite plus de trois mille milliards de virus. Ne vous précipitez pas sous la douche, ne vous recouvrez pas de gel hydroalcoolique ! Tranquillisez-vous, le nombre de virus dangereux est autrement plus réduit : une centaine seulement parmi les milliers qui interagissent plus ou moins directement avec les humains et qui sont pour la plupart « bénéfiques ». Une étude récente a montré par exemple que le mucus, celui que l’on expulse en éternuant, que l’on sécrète dans les poumons en quantité importante quand on est malade, contient des virus bactériophages, c’est-à-dire se nourrissant de bactéries. Ces virus participent ainsi à renforcer notre système immunitaire !
Il est inutile et même néfaste d’aspirer à stériliser le monde. Nous avons toujours vécu au milieu des virus. Pourtant, cette aspiration à tout aseptiser est au centre de la logique industrielle capitaliste. Car le capital fonctionne selon une logique particulière et c’est elle qu’il s’agit de décortiquer pour comprendre comment elle transforme peu à peu le monde en un endroit inhabitable.

D’où viennent les pandémies ?

Il s’agit ici d’un article voulant aborder ces questions de façon assez simple. Vous trouverez plus de détails dans un des derniers textes de la revue Chuang ou dans un livre qui est aussi une de leurs sources principales, Big Farms make big flu de Rob Wallace.
Nous nous concentrons ici sur les deux principales explications des pandémies. Dans le cas particulier du Covid-19, l’origine est encore floue. Les explications qui ont circulé, notamment celles qui insistent sur le passage de la chauve-souris à l’humain par l’intermédiaire du pangolin, ne sont pas confirmées.
Le premier grand pourvoyeur de pandémie, c’est l’industrie agro-alimentaire. Le mécanisme est assez simple à comprendre.
En concentrant dans des espaces réduits, confinés, des milliers voire des millions d’animaux1, l’industrie agro-alimentaire favorise la circulation plus rapide des virus au sein d’une population donnée, ce qui accroît le risque de mutation. D’une certaine manière, c’est la même chose qu’avec les humains habitant dans d’immense mégalopoles – ou plus exactement avec les prolétaires. Car c’est nous qui vivons entassés les uns sur les autres, nous dont la santé est dégradée par le travail, dont la nourriture est de mauvaise qualité, avec une pollution qui envahit tous nos espaces. Les riches sont en grande partie à l’abri de tout ça. Mais revenons à l’industrie alimentaire.
Si la concentration favorise la transmission, la cadence élevée de production favorise la virulence. Par exemple, dans un élevage de poulets qui atteignent le poids nécessaire à leur vente en 41 jours, les seuls virus aptes à se reproduire seront les plus virulents : ceux qui vont réussir à infecter très rapidement de nouveaux poulets. Or, plus ce niveau de virulence est important, plus les dommages causés sur l’animal sont importants eux aussi.
Qu’à cela ne tienne, l’industrie capitaliste se propose de régler ces problèmes… mais suivant la voie qui lui est propre, elle les aggrave encore.
L’agro-industrie réagit aux épidémies en organisant des abattages massifs. Cela freine en effet à court terme les épidémies. Mais paradoxalement, en rendant l’environnement encore plus hostile aux virus, elle produit un milieu dans lequel les seuls virus qui vont survivre seront les virus hyper-virulents, voire capables de sauter par-dessus les espèces pour se reproduire.
L’ autre cause de développement des pandémies, aussi mise en avant par R. Wallace, c’est la rapidité de la transformation des animaux sauvages en marchandise globalisée, c’est-à-dire intégrée à ces fameuses « chaînes de valeurs » dont on entend beaucoup parler en ce moment.
Pour le dire plus clairement, cela signifie qu’entre le moment où un animal sauvage est infecté par un virus et celui où ce même animal est transformé en aliment pour animaux ou pour humains dans une ville, il peut n’y avoir qu’un laps de temps très court, ce qui entraîne là aussi des risques de propagation bien plus rapides. Les deux piliers de la production capitaliste des pandémies les voilà : virulence de la maladie, rapidité de la propagation.
Ce modèle est applicable à bien d’autres, à commencer par le virus Ebola qui n’en finit pas de ressurgir par flambées toujours plus meurtrières et plus longues. Nous ne nous lancerons pas ici dans la description des réponses à ces épidémies de fièvre hémorragique. C’est un cauchemar gestionnaire, basé sur la concentration des malades dans des camps de fortune qui sont de véritables mouroirs.

Alors, qui est responsable ?

Ce qui est en cause ici, c’est la manière dont le capitalisme produit de la nourriture. Mais aussi comment il transforme le monde en marchandises jetées sur un marché mondial. Que ces marchandises soient des chauves-souris, des pangolins, ou même du sang contaminé par le VIH, nous constatons l’ampleur des dégâts un peu plus chaque année.
C’est donc tout un système qui est en cause dans la production de ce virus. Et allons plus loin, c’est l’ensemble des rapports sociaux actuels qui sont en cause. Car si la pandémie produit une crise sanitaire, c’est parce qu’elle intervient dans un contexte particulier : celui de la défaillance globale des systèmes de santé. Et bien sûr, il existe des responsables, derrière telle ou telle décision de couper dans les budgets de la santé, de n’avoir rien fait pour anticiper la demande de respirateurs, etc.
Mais ces responsables politiques ne sont que des fusibles. Les faire sauter ne suffira pas : nous devons détruire la machine.
La dureté du capitalisme, cette machine froide, nous fait souvent détourner le regard. C’est aussi le sens du conspirationnisme. Nous ne pouvons nous le permettre. Ce système est l’inverse de la méduse2: pour l’abattre il nous faut le regarder dans les yeux.

Notes

1 Certains adeptes de régimes alimentaires sans viande en tirent comme conclusion la supériorité de leur mode de vie. Encore une fois, c’est une logique d’ensemble qui est à critiquer. La production agro-alimentaire, l’industrialisation de la viande, n’est qu’un des nombreux avatars du capital qui détruit ce monde et nous qui en faisons partie. Arrêtez de manger de la viande si vous voulez, cela ne nous économisera pas une révolution.

2 Créature mythique dont il ne faut pas croiser le regard sous peine d’être transformé en statue.

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