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Un point de vue de professionnels de santé et d’étudiants sur la situation à Rio

Par: Des camarades à Rio de Janeiro

En tant qu’étudiant dans une filière de soins en quarantaine, je ne peux pas faire vous faire un rapport personnel de la première ligne, mais les notes suivantes sont issues de discussions et de groupes Whatsapp avec des collègues et des camarades de classe qui travaillent.

Nous manquons d’équipements de protection individuelle (EPI) depuis un certain temps déjà dans l’État de Rio de Janeiro, avant même la pandémie. Ici, les services de santé de l’État et de la municipalité sont en conflit : les premiers pensent que nous devrions être plus prudents et ont annoncé une commande d’EPI, et les seconds nient l’existence du problème. La situation s’est également dégradée dans les hôpitaux privés et, même dans les endroits qui disposent d’équipements, il y a un manque de formation à leur utilisation. Le protocole d’utilisation des EPI est censé être différent, mais les agents de santé n’y sont pas formés et ne changent pas leurs habitudes, ce qui augmente les risques de contagion.

À Rio, il y a une culture particulière concernant la participation des étudiants universitaires aux unités de santé. Ils sont plus actifs que dans d’autres États. Les étudiants effectuent des procédures invasives et dispensent l’intégralité des soins, la signature du médecin n’intervient qu’à la fin. C’est pourquoi de nombreux services finissent par dépendre de la participation des étudiants pour continuer à fonctionner et ouvrent leurs portes aux étudiants même sans accord avec les départements universitaires. Officiellement, il est interdit à tous les étudiants de participer aux soins pendant la quarantaine. Mais cela ne peut être garanti dans la pratique, car sans eux, certains lieux pourraient même fermer. Ceux qui dépendent le plus du travail des étudiants sont les plus précaires et les plus mal pourvus en ressources. Un bon exemple est celui de Salgado Filho – je ne sais pas comment les choses se passent là-bas, en ce qui concerne l’accueil des étudiants, mais c’est l’hôpital où ils utilisaient des sacs poubelles par manque de tabliers jetables.

Certains responsables adaptent les protocoles officiels, affirmant que certains types de masques (principalement le type n°95, qui est le plus sûr et le plus cher) ne sont pas nécessaires (les mêmes responsables qui sont en télétravail et disent que le temps de contact avec une personne possiblement ou réellement infectée n’est pas suffisant pour la contagion). Cela a semé toutes sortes de doutes et beaucoup de professionnels ne savent pas exactement quelles sont les réelles directives de sécurité pour chaque type de procédure. Dans la plupart des cas cependant, même lorsqu’ils savent quoi faire, ils ne peuvent pas le faire parce que l’unité ne fournit pas les équipements nécessaires.

Un autre problème majeur concerne les employés “à risque”. Ils n’ont aucun soutien pour demander un arrêt de travail ou un congé pendant la pandémie. Dans certains endroits, ils ont été licenciés. Mais, à ma connaissance, c’est toujours par le biais d’un règlement interne à l’institution donc cela n’a eu lieu que dans les lieux les plus structurés. Certains travailleurs vivent et sont en contact direct avec des personnes appartenant à des groupes à haut risque, et la plupart d’entre eux se fient exclusivement à leur hygiène personnelle lorsqu’ils rentrent chez eux, ce qui n’est guère suffisant étant donné qu’ils viennent d’établissements de soins. Des nouvelles sont parvenues de médecins et d’infirmières qui ont choisi de rester à l’hôtel jusqu’à la fin de la quarantaine pour ne pas mettre leur famille en danger – je n’ai même pas besoin de dire à quel point cela est impensable pour la plupart des gens et absurde même pour ceux qui l’ont fait, car ils ne devraient pas avoir à porter le poids des insuffisances de leur lieu de travail.

Sur les mesures relatives aux étudiants

L’annonce qui a été faite récemment parle d’inscrire tous les étudiants dans un réseau éducatif fédéral. Apparemment, même les universités privées feront partie de ce réseau. Un point a soulevé le débat: l’engagement des étudiants pour travailler durant la pandémie n’est pas obligatoire. Cependant, si ce volontariat a été explicitement annoncé, dans toutes les discussions en ligne, les juristes disent le contraire. Les étudiants volontaires s’inscrivent en effet, mais cependant, aucun critère n’a été défini concernant l’ordre dans lequel ils seront appelés à travailler, et seuls ceux qui sont appelés recevront une bourse et une prime sous forme de points aux examens.

C’est sur cette question de prime aux examens qui a suscité le plus de controverse. Pour l’instant, elle ne concernerait que les universités associées au ministère de la santé, mais rien n’empêche le ministère de l’éducation et de la culture de la mettre en place également. Les discussions ont porté sur la question de savoir s’il est approprié ou non d’offrir une telle prime pour un emploi soi-disant volontaire, car cela met de fait la pression sur ceux qui ne voudraient pas y participer. Et le décret ne mentionne rien concernant les étudiants qui font partie du groupe à risque.
Une proposition de mesure provisoire 1 évoquait la possibilité d’anticiper la remise des diplômes pour les étudiants du 12ème (dernier) trimestre d’école de médecine. Certaines facs avaient déjà fait ça au début de la pandémie. Des étudiants ont donc été diplômés sur injonction préliminaire mais la condition était qu’ils s’inscrivent au programme appelé « Mais Médicos » (« plus les médecins »). En l’espèce, l’inscription obligatoire à un programme du gouvernement fédéral n’a pas été évoquée.

À propos de l’obtention par anticipation du diplôme

Les partisans de cette mesure depuis le début de la quarantaine font valoir que ces services de santé sont très précaires, de sorte que l’envoi d’étudiants qui travaillent depuis un ou deux mois comme volontaires contribuerait à la rendre plus précaire ; la meilleure décision serait donc de faire en sorte que les étudiants obtiennent leur diplôme au préalable. Je voulais une façon moins crue de le dire, mais l’argument était essentiellement : vous vous ferez baiser, mais au moins vous serez payé.
Ceux qui étaient contre le fait que les étudiants obtiennent leur diplôme à l’avance ont fait valoir que cela augmenterait la précarité, dans le sens où c’est une main-d’œuvre bon marché qui arrive sur le marché du travail (en même temps que la demande de médecins augmente, il y a plus de médecins qui cherchent un emploi, ce qui permet d’engager une main-d’œuvre spécialisée à un prix plus bas). Les nouveaux diplômés ont tendance à accepter n’importe quel emploi, avec un salaire très bas, sans conditions adéquates, ce qui aggraverait la situation épidémiologique de la pandémie. Ils ont également fait valoir que ce diplôme anticipé ne contribuerait en rien à améliorer la lutte contre la maladie, car le nombre de médecins qualifiés est suffisant, tout juste sous-recruté en raison de l’incompétence du gouvernement lui-même, et mal réparti sur le territoire national. Ils soulignent que plusieurs autres mesures devraient d’abord être prises (embauche de nouveaux professionnels, répartition adéquate des médecins dans tout le pays, renforcement des soins de base), ce qui n’a pas été fait en raison du choix politique/économique de ne pas allouer d’argent au SUS 2.

1 « Medida Provisória » en portugais. C’est un acte juridique au Brésil par lequel le président peut promulguer des lois sans l’approbation du Congrès national. Deux conditions doivent être remplies pour qu’une mesure provisoire soit utilisée : l’urgence et la pertinence de la question à réglementer.
2 Sistema Único de Saúde- système d’accès gratuit et universel aux soins dans les établissements publics et privés conventionnés

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