Fever

Où va le monde ?

Par J. Mirasol

Nous sommes en guerre, entend-on partout sur le globe. Mais comment comprendre la crise actuelle, les réactions des États ? Quelles sont les perspectives pour les travailleurs ? Peut-on s’attendre à un retour à la normale ? Et dans ce cas, quel visage aurait cette normalité ? Voici le premier épisode d’une série d’articles. Ici, nous aborderons la crise et sa gestion par les États. La suite portera sur l’hypothèse d’une sortie révolutionnaire de cette crise. Ensuite, la question de l’insurrection, et enfin la nature du mouvement révolutionnaire.

La crise sanitaire et économique actuelle s’inscrit dans une longue succession de catastrophes. Tout indique que cela va continuer tant que durera le règne des possédants.

Ce règne s’appuie sur la contrainte imposée à l’immense majorité des personnes vivant sur cette planète de n’exister que comme des marchandises à vendre. Et l’existence de la plupart des gens n’a donc de valeur qu’en tant que marchandise.

Mais une minorité ne peut régner par la seule contrainte.

Entre des régimes politiques aussi divers que la France, la Chine, l’Algérie, l’Afrique du Sud ou encore l’Argentine, il n’existe pas de rupture nette, pas de division tranchée. Il s’agit plutôt d’une gradation des mesures répressives et des mesures d’intégration dans l’appareil d’État, des mesures distributives et de celles portant sur le contrôle de la population. Tout cela peut changer très rapidement en fonction des nécessités. Les réponses données à la crise du Covid-19 en sont une illustration : nécessité fait loi.

Les limites à la brutalité du maintien de l’ordre, à ce que le pouvoir fait faire ou laisse faire à la police, à la manière dont les États traitent leurs opposants, répriment les mouvements sociaux, ne sont pas conditionnées par une question de légalité démocratique.

Ces limites sont liées à la zone où la contestation se tient, à la position du pouvoir dans cette zone, en somme à des facteurs de temps, d’espace, d’économie. En Chine, la classe dirigeante1 peut à la fois déployer l’armée, enfermer et massacrer les Ouïghours et pratiquer une répression policière brutale mais plus proche d’un maintien de l’ordre «  à l’européenne » à Hong Kong qui est une place financière mondiale.

Mais même dans les régimes les plus répressifs qui usent de méthodes terroristes contre la population, il s’agira toujours aussi de susciter la confiance.

La confiance du plus grand nombre possible, la production d’un consensus social, pourra être obtenue par divers biais. Dans certains endroits, ce sera par le processus électoral. Ailleurs, par l’intégration d’une fraction de la population à l’appareil d’État, à l’armée. Ou encore par la promesse d’un accès à la rente, à des emplois, des logements, l’énergie pas chère, la santé gratuite, ou encore la promesse d’une amélioration des conditions de vie.

Dans tous les cas, il s’agit de promettre des miettes en échange d’assurer intégration et paix sociale, c’est-à-dire l’exploitation au meilleur niveau de profitabilité capitaliste. Mais il y a de moins en moins à redistribuer.

Cette redistribution est la part étatisée du salaire, payée sous la forme d’assurances. C’est aussi celle qui a eu le plus tendance à baisser ces dernières années. Ainsi, partout dans le monde, les assurances retraite, santé, chômage ont été laminées sous les offensives répétées des capitalistes visant à réduire au maximum les coûts d’entretien de la main d’œuvre, c’est-à-dire les salaires, pour restreindre ceux-ci au seul salaire nominal, par ailleurs lui aussi souvent en baisse. Cela induit un appauvrissement de plus en plus important.
Il est inutile de déplorer les choix politiques des possédants. Leurs choix naissent d’une nécessité de classe : maintenir un taux de profit permettant une rentabilité suffisante du capital, en jouant sur la variable des salaires. Pour autant, la quantité de capital en circulation est tellement plus importante que la quantité disponible d’investissements rentables que la crise est inévitable.

Elle se manifeste à peu près tous les dix ans de façon aiguë, et les capitalistes sont de moins en moins capables d’en effacer les ravages entre les accès de fièvre.

Ainsi, la pandémie de Covid-19 est arrivée comme un déclencheur, mais la crise était latente.

En 2008, c’est l’ appauvrissement des prolétaires surendettés pris à la gorge qui a provoqué l’effondrement du marché immobilier américain dans une vague qui a ensuite submergé le monde.

En ce printemps 2020 ce sont les systèmes de santé mondiaux, soit la capacité de la société capitaliste à assurer le maintien en vie des prolétaires, qui s’effondrent à leur tour sous la pression soudaine d’une pandémie.

Les États face à la crise : opportunisme & gestion du désastre

Parti de Chine, dans la cité industrielle de Wuhan, le Covid-19 a suivi la même trajectoire que les chaînes de production mondiales. Aussi, il n’est pas étonnant que parmi les premiers foyers d’infectés à l’extérieur de la Chine, on trouve des zones industrielles d’Allemagne, d’Italie, de France, des USA (bien qu’il soit assez difficile d’avoir des informations fiables).

Cependant, ce n’est pas tant sur la circulation de la production que ce phénomène est remarquable, car les chaînes de contamination se démultiplient selon d’autres dynamiques. C’est dans la manière et le moment où les États agissent, confinent, qu’il semble possible de dégager un modèle. Deux impératifs semblent se répondre : le maintien de l’ordre et la limitation des pertes pour les capitalistes.

La gestion de ces deux impératifs diffèrent à l’échelle de chaque formation capitaliste « nationale » en fonction des spécificités économiques, de l’appareil productif, de la manière dont l’État y est organisé, de l’histoire et – point important – en fonction de sa place dans la division mondiale du travail.2

Avant même d’évoquer les différentes déclinaisons politiques, commençons par parler de l’idéologie de la gestion de crise par les États et les capitalistes. En tant qu’idéologie dominante, elle projette une ombre macabre sur les raisonnements de tous.

Les États, comme d’ailleurs les fonds spéculatifs, les grandes banques et les entreprises, fonctionnent sur la base de modélisations. Elles proposent des statistiques de morts probables, en introduisant ensuite une série de variables. Ces scénarios et ces projections sont utilisés dans la presse qui nous les traduits en langage populaire. On peut ainsi lire dans les journaux des atrocités du genre «  La fourchette de morts probables varie entre 200 000 et un million aux USA ».

Cette idéologie utilitariste se décline ensuite en un éventail de programmes spécifiques à chaque pays.

Mais en produisant ainsi des rapports comptables, les millions de morts sont en permanence mis en relation avec les dégâts causés à l’économie. On compare ces chiffres avec une évaluation des risques que tel ou tel scénario impliquent pour les États. On évalue les perspectives de gains de marché ouvertes par tel ou tel modèle dans la concurrence entre États ou capitalistes. Les morts ne sont qu’une variable parmi d’autres. Une variable déclinable, mise qui plus est en concurrence entre différents types de morts.

Pour donner un exemple précis3 – et qu’on peut même qualifier « de gauche » sur l’échiquier politique de la gestion capitaliste –, de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre les mesures de distanciation sociale en Afrique. Ce qui est dit, c’est que mettre en place ces politiques ne serait pas un gain en terme de vies humaines mais aurait au contraire un coût plus important. Mais aussi que les vies humaines risquées seraient celles d’enfants, qui pourraient être amenés à mourir de faim du fait de la crise économique qui résulterait de ces politiques.

Ces raisonnements sont justes, ou plutôt, ils sont valides par rapport à leurs logiques internes. Ils sont tous basés sur le fameux ceteris paribus sic stantibus, « toutes choses étant égales par ailleurs ». C’est-à-dire qu’ils reposent sur une clause qui exclut des raisonnements toute remise en cause globale du capitalisme. La voici la« variable » qui échappe à leurs analyses : elle s’appelle révolution.

Le monstre du pays des origamis.

Avant d’aller plus loin dans notre propos, nous proposons de l’illustrer par une courte parabole.

Dans une petite ville d’un pays imaginaire, la plupart de la population se consacre à une activité de confection d’origami. Une petite minorité possède le papier, une autre emploie des ouvriers pour fabriquer par des procédés industriels ces bouts de papiers pliés. Ces origamis sont la monnaie du village. On peut dire en résumé que la richesse dans cette ville se présente comme une immense accumulation d’origamis. On trouve de tout en origamis : des outils, des œuvres d’arts, des meubles, des maisons ou même une partie des composants d’ordinateurs. Pourquoi cette fixation sur les origamis ? Poser cette question fait déjà de vous un dangereux contestataire.

Un monstre attaque ce village. Le premier jour il prend une personne. Le deuxième jour il en prend deux. Et ainsi de suite. La minorité possédante est effrayée par la crise qui frappe le marché des origamis car les gens n’osent plus sortir de chez eux. Le cours du papier s’effondre.

Le maire propose donc un plan d’aide aux principaux fabricants d’origamis. Mais devant l’augmentation des attaques de monstres, il finit aussi par proclamer un confinement, qui réduira les attaques.

Dans les bureaux de la mairie, on discute sur le temps que cela prendra pour que le monstre meure de faim. Bien sûr, il réussira à manger un villageois de temps en temps mais on estime que si on fait baisser la courbe de mortalité des villageois en dessous d’un par semaine, le monstre sera peu à peu affaibli… Ces projections n’ont rien de certain. On estime que le pic de morts de villageois aura lieu dans un peu plus d’un mois quand 30 villageois mourront en une journée. Puis cela descendra peu à peu. Cela fait beaucoup mais on peut relativiser, c’est un gros village qui compte 15 000 habitants. En somme, on peut s’attendre à une mortalité due au monstre assez faible, le pic ne sera que de 0,2 % par jour et c’est tout au plus 2 à 3 % de morts qui sont à prévoir a l’issue de cette crise.

Deux autres scénarios sont à l’étude. Dans le premier, on envisage de mettre au point un algorithme permettant de déterminer dans quelles situations le monstre attaque, en compilant toutes les trajectoires de tous les villageois C’est un effort de récupération de données sans précédent, mais qui permet une fois réussi d’éliminer les trajectoires à risque, et là, le monstre meurt de faim plus vite !

Dans le deuxième scénario, certains déclarent que le village est trop pauvre pour organiser le confinement et qu’il est plus logique de laisser le monstre tuer quelques villageois. Il ne tuera que les plus vieux et les moins sportifs et peu à peu les autres s’habitueront au monstre et apprendront à l’éviter. D’autres scénarios peuvent bien sûr se développer. Tous ont un point en commun : il s’agit en premier lieu de maintenir la production d’origamis. En second lieu, de ne pas laisser les villageois décider par eux-mêmes comment régler la situation, ce qui serait un risque pour la classe dirigeante du village.

Les spécialistes de monstres enragent : ils proclament à qui veut les entendre que si les villageois s’arment et cessent de produire des origamis pour organiser ensemble une battue, ils pourront par leur effort conjugués tuer le monstre.

Certains spécialistes expliquent aussi que la cause de la venue du monstre dans le village c’est la déforestation qu’implique l’immense demande en papier pour origami.

Mais une donnée échappe encore à beaucoup. C’est que le monstre principal, dans cette histoire, n’est pas celui qui mange les villageois. C’est celui qui s’en accommode tant que son business tourne.

Différentes politiques publiques, une même logique.

Revenons aux différentes réponses des États. Nous proposons comme hypothèse que leurs impératifs principaux sont de deux ordres : préserver le capital d’un côté, défendre l’ordre social de l’autre. Cela signifie des réponses très différentes d’un point à l’autre du globe.

Dans les pays capitalistes centraux, et ils sont suivis en cela par les bourgeoisies des pays pauvres, les populations s’auto-confinent. Cela commence surtout par la désertion des lieux publics, des restaurants, etc. Cela vient s’ajouter à la réduction à presque zéro du tourisme mondial.

Là où l’État en a les moyens, la prise en charge et l’organisation du confinement est aussi une réponse à la chute de l’économie du tourisme et des loisirs. En proposant une fermeture et une indemnisation globale, l’État protège les commerçants et limite les effets de la crise.

Bien sûr cela n’est valable que dans certaines parties du globe. Dans les pays où l’économie informelle est essentielle, notamment une grande partie de l’Afrique, le confinement n’est pas du tout une évidence du point de vue de la préservation économique. Ce sont souvent des pays où l’État n’a pas les moyens de distribuer assez pour rendre les politiques de confinement socialement tenables. Enfin, la concentration de la population urbaine dans des bidonvilles rend le confinement quasi impossible.

On peut citer le Président Béninois :

Le Bénin « n’a pas les moyens […] d’accompagner les réductions de mobilité ou les confinements. […] Si nous prenons des mesures qui affament tout le monde, elles finiront très vite par être bravées et bafouées »

Par ailleurs, nous proposons aussi comme hypothèse que l’un des critères qui décide les États à organiser la cessation de la production dans les secteurs dits « non-essentiels» est la rupture dans la chaîne d’approvisionnement logistique avec la Chine. Rupture qui intervient, selon les industries et les zones, entre la mi-mars et la mi-avril.

En somme, c’est à partir du moment où ces mesures ne desservent pas l’économie mais peuvent au contraire la protéger qu’elles sont envisagées sérieusement. Jusque-là, les gouvernants en Europe lorgnaient plutôt du côté de la stratégie cyniquement appelée « immunité de groupe » – qui vise à laisser opérer la contamination.

Cependant, comme nous l’écrivions plus haut, n’expliquer ces politiques que sous l’angle économique n’est pas valide. Il est clair que les impératifs de maintien de l’ordre sont aussi un critère d’explication : les gouvernants en Chine, en Corée, en France, comme en Italie, etc, ne peuvent pas se permettre de donner l’impression de rester les bras ballants face à l’effondrement des systèmes de santé, face aux centaines de milliers, voire aux millions de morts que cela implique. Et surtout du fait de l’explosion de colère sociale qui pourrait en résulter.

Aussi, il est à la fois ridicule et contre-révolutionnaire de vanter les mérites de tel ou tel État, de l’État chinois ou de celui de Corée du Sud, dans leurs politiques publiques de gestion de la maladie, en les comparant par exemple aux USA ou à certains pays européens. Les zélateurs de ces États devraient attendre un peu avant de donner de la voix.

En Chine, les sacrifices de la population et les efforts des travailleurs afin d’essayer de freiner la propagation ont été immenses4. Pour autant, le rôle de l’État chinois là-dedans aura surtout été de camoufler, mentir, empêcher la circulation de l’information. Sa politique de confinement aura été très opportuniste, en lien avec le calendrier de production. : les stocks étaient aux plus hauts du fait des anticipations induites par les festivités du nouvel an chinois. Enfin, la volonté de l’État chinois de hâter au plus vite la reprise de l’économie est à scruter avec attention. Elle est à mettre en parallèle avec sa détermination à mettre en place le plus rapidement possible des infrastructures 5G, à prendre le plus possible de parts de marché, à vendre le maximum de marchandises et à se positionner dans la perspective de l’après-crise.

Il n’est pas déraisonnable de penser que cette politique de reprise rapide risque d’accélérer l’arrivée d’une deuxième vague de Covid, potentiellement dès la fin août en Chine.5

De la même manière, la politique si vertueuse de la Corée, si elle correspond à une meilleure préparation de l’État, est aussi à mettre en relation avec l’avancement du déploiement de la 5G dans ce pays et la volonté claire du pouvoir d’éviter toute rupture dans la production.

Ici, le développement technologique est à l’entrée et à la sortie de la crise. Les infrastructures 5G servent à la fois aux contrôles des populations et à la mise en place de systèmes de télétravail, mais aussi d’aiguillons pour des politiques publiques qui évitent l’arrêt de la production.

Nous pourrions continuer encore et encore à décliner sans fin le cynisme des dirigeants, montrer par exemple comment à certains endroits les impératifs du maintien de l’ordre produisent le confinement sous des modalités terroristes (nous pensons aux Philippines) comme la principale réponse d’un État aux abois devant une crise sanitaire impossible à gérer pour lui.

Partout, l’État se drape de « l’intérêt général » mais il ne défend que l’organisation capitaliste de la production, ce qui implique la pénurie, la misère, et la gestion comptable de la mort qui en découle.

Partout, passé le premier moment de panique qui a aussi surpris les gouvernants, le pouvoir saisit l’occasion pour mettre en œuvre des mesures sociales qui visent à encore aggraver nos conditions de travail.

Ainsi, on a vu dans un nombre important de pays les mêmes dispositifs se mettre en place alliant l’allocation d’un peu de moyens supplémentaires aux systèmes de santé défaillants, le déploiement de mesures de contre-insurrection préventives et des réponses coordonnées pour, en toute hâte, s’efforcer d’éviter un collapse général de l’économie en injectant des milliers de milliards dans les systèmes bancaires.

Sur la distinction secteurs essentiels/non essentiels.

Dans ce moment particulier du confinement que vit une fraction importante des prolétaires du globe, nous faisons l’expérience d’une singulière anti-grève générale.

Nous proposerons une critique de la stratégie syndicale de la grève générale dans un prochain épisode de cette série. Mais d’ores et déjà, nous voulions aborder ce drôle de renversement. Les secteurs stratégiques qui seuls fonctionnent en cas de « confinement total » sont aussi – c’est logique – ceux concernés par la perspectives d’une grève de ce type.

Certains y voient la confirmation du rôle stratégique de ces secteurs. D’un point de vue capitaliste, ils ont raison. Mais le point de vue de la révolution est-il le même ? La proposition que nous faisons ici, c’est que la perspective révolutionnaire n’est pas un rapport de force interne au système capitaliste.

C’est une irruption insurrectionnelle qui déborde le cadre du capital. Cette irruption seule permet une grève de masse sauvage. ( Nous ne parlons pas ici de débrayages ponctuels pour obtenir du matériel de protection par exemple. Ceux-là sont fréquents et massivement soutenus par l’ensemble des prolétaires).

Sans une irruption insurrectionnelle, sans un mouvement de classe révolutionnaire permettant d’imaginer une prise en charge par les prolétaires de la crise, non pour la gérer mais pour lui opposer des mesures communistes, proposer une grève de masse des secteurs stratégiques seuls signifie que les travailleurs de ces secteurs feraient face seuls à la fois à l’État et à leur propres directions syndicales.

En l’absence de ces conditions, ce n’est pas seulement par peur d’une défaire militaire que les travailleurs ne lancent pas une grève de masse. C’est aussi et surtout que rien ne vient contrecarrer l’argument des capitalistes selon lequel cette grève mettrait en péril « l’effort de guerre » ! Qu’elle risquerait de désorganiser les soins, l’hôpital, l’approvisionnement de nourriture !6

Ce n’est pas une stratégie viable. C’est tout au plus de l’empowerment, de l’affirmation collective. Nous pensons plutôt que ce qui est démontré de manière éclatante dans la période actuelle, c’est que si le capitalisme ne peut tourner sans les travailleurs des secteurs stratégiques, ces mêmes travailleurs ne peuvent pas renverser ce système sans le concours de l’ensemble de la classe. Ils ne peuvent pas vaincre l’État sans renforts organisés en comité d’actions (ou tout nom qu’ils souhaitent se donner), sûrement sur les ronds points7 aux vues des expériences passées et récentes. Ces renforts sont nécessaires pour par exemple bloquer les voies de circulation ou empêcher le déploiement de la contre-insurrection.

Aujourd’hui nous assistons au déploiement de la contre-insurrection. Et elle durera tant que cette division dans la classe perdurera. Est-ce que cette division peut être remise en cause durant la crise elle-même ? Cette question est ouverte.

L’heure de l’addition.

Nous ne savons pas combien de temps durera cette situation. À cette première vague de propagation succédera une seconde vague. Une troisième n’est pas à exclure. Il est bien trop tôt pour être sûr que les mesures de restriction de la circulation resteront provisoires, ou pour savoir combien de temps le provisoire durera. En revanche, il est clair que la sortie de la « période de guerre » sera un moment d’affrontement social.

Deux hypothèses semblent valables pour cette « sortie de crise ». La première… c’est qu’il n’y aura pas de sortie à la crise. Dans ce scénario, si nous reprenons l’analogie avec la guerre mondiale, on peut imaginer que la guerre ne s’achève pas par « la paix » proclamée par les États, mais par sa transformation en guerre civile. Tout dépendra du temps que durera cette crise, de sa profondeur. Il nous est très difficile de nous projeter, ne serait-ce qu’un an dans le futur, surtout à une échelle mondiale, mais d’ores et déjà il n’est pas improbable d’envisager l’effondrement de certains États.

Nous pensons notamment à l’Afrique subsaharienne où la pandémie risque de se répandre très vite du fait de la concentration des zones urbaines et de la difficulté à mettre en place ces fameux « gestes barrières »8. En plus de cela, cette crise pandémique va venir se conjuguer avec un risque de famine qui accentuerait la létalité de la maladie, en plus d’être dramatique pour la population en elle-même.9

Nous évoquerons cette première hypothèse plus longuement dans un autre épisode. Ci-dessous, nous présenterons la seconde. Il est tout à fait possible que ces deux hypothèse se réalisent toutes deux partiellement.

Partons ici de l’hypothèse que dans une part relativement importante du monde la première phase de crise finisse par se clore. Un nouvel acte commencerait, celui de « l’après guerre ». Dans cette « nouvelle normalité », profondément transformée par la crise, des contradictions importantes semblent inévitables. Pour l’heure, dans l’urgence d’éteindre l’inflammation, le traitement de choc comprend des mesures de distributions et des plans de relance de type keynésiens.

Une fois le moment d’urgence passé, la contradiction sera immense entre les attentes d’une population qui se sera sacrifiée d’un côté, et de l’autre les nécessités capitalistes de court-circuiter toute politique qui pourrait provoquer un défaut de paiement de la dette d’État, même partielle.

Et cela risque d’être brutal, car la dette des États aura explosé dans la crise. Or,d’un point de vue capitaliste, les États et les unions d’États sont à considérer comme des grandes banques : too big to fail, trop gros pour faire faillite. Aussi, on ne peut que s’attendre à des politiques publiques qui vont aller radicalement à revers des espoirs que les travailleurs mettent dans la fin de la crise.

Car la monnaie elle-même est susceptible de rentrer en crise. Rappelons que la valeur de la monnaie repose sur la capacité de l’État à rembourser ses crédits. Les monnaies, l’euro, le dollar, etc, sont des titres de créance émis par les banques centrales sur la base de la détention par celles-ci d’obligations d’État10. Ces obligations sont considérées comme sûres, l’État étant le meilleur payeur… tant qu’il n’est pas lui-même en faillite.

Les États vont donc être confrontés à une situation inextricable. S’ils proposent de satisfaire les revendications permettant la paix sociale, s’ils investissent dans l’hôpital, s’ils font construire des logements, s’ils maintiennent des politiques visant à distribuer de l’argent, des subventions, des aides sociales, en somme s’ils développent des politiques publiques distributives, ils verront le cours de la monnaie s’effondrer. Mais s’ils cessent la redistribution, ce sont les dispositifs de maintien de l’ordre démocratique qui s’effriteront.

Les mêmes causes risquant grandement de provoquer les mêmes effets, nous pouvons nous attendre à une situation pire que celle qui a succédé à 2008, avec des plans d’austérité plus horribles encore, accompagnés de discours nationalistes agrémentés cette fois d’écologisme, pour nous faire accepter les sacrifices.

Le glissement vers une opposition de rue et sa répression violente nous paraît inévitable : il y aura des révoltes, des émeutes, des luttes, des grèves sauvages. Il y en a déjà.

Défiance envers les États et les gestionnaires.

Nous ne sommes pas en mesure d’anticiper avec exactitude la forme que prendra la crise une fois passé ce premier acte. Ce que nous proposons ici, ce sont des hypothèses.

Nous pensons que les tendances déjà à l’œuvre avant cette crise vont se renforcer. On en voit déjà les premiers signes. Le pouvoir va tendre à se bunkériser encore plus et la classe dirigeante à unifier encore davantage sa représentation dans des vastes partis-coalitions de l’ordre national en continuant à user de tous les outils du mensonge et de la propagande par algorithmes afin de constituer des blocs d’adhésion.

Comme durant la vague précédente de contestation, il est probable que des partis émergent ou réapparaissent pour se proclamer le réceptacle institutionnel de la contestation tout en se prétendant l’incarnation du peuple et du changement.

Et ces deux tendances (pouvoir bunkérisé et partis-boutiques) pourront se relayer encore une fois, dans la soumission à l’État.

Nous assistons déjà à une forme naissante de relocalisation nationale de l’économie. Comment cela se traduira-t-il politiquement ? Difficile à dire, mais sûrement par des discours ici nationalistes/identitaires, là écologistes et localistes ou régionalistes.

L’exaltation du peuple continuera sûrement, on mettra encore en avant la démocratie digitale. En somme, l’ensemble de ce qui composait déjà la formule des partis dits populistes hier sera encore reconduit.

Il s’agira sûrement de promettre une redéfinition du rapport entre l’État et la communauté nationale. Le nationalisme est la promesse électorale d’un clientélisme d’État réservé aux citoyens membres de la communauté nationale. C’est ainsi que se constitue par effraction le bloc d’adhésion électoral. Tout porte à croire que le virage pris par l’économie mondiale vers une relocalisation partielle, enrobé de discours localiste et écolo, va s’approfondir au moins en surface.

Aussi vrai que les partis qui hier se proclamaient du peuple sont rentrés dans le rang, leurs prochains avatars feront de même. Ils sont et seront des formes creuses, des boutiques. Ne les laissons pas vendre encore leur espoir frelaté.

Car l’espoir est, lorsque la confiance fait défaut, l’autre cartouche des gestionnaires. Il permet de maintenir encore la population dans l’attente que les grands de ce monde règlent les problèmes. Il permet de gagner encore du temps, avant la violence nue.

On nous vend de l’espoir, on nous le distribue à défaut de respirateurs. On nous laisse espérer une fin de pandémie. Une fin de la crise. La fin de telle ou telle catastrophe. Mais il est plus que temps de se rendre à l’évidence que ces catastrophes ne finiront pas. Que nous tombons de l’une à l’autre dans un rythme sans cesse plus effréné. Que la défiance est à l’ordre du jour, face aux États qui mentent, qui sabotent et qui mettent toute la force de leur machine grinçante au service du maintien du pouvoir des possédants.

À tous les camarades qui, un peu partout dans le monde, cherchent à arpenter les voies d’une révolution victorieuse, nous disons : les soulèvements au Chili, en France, en Haïti ,en Irak, en Iran, au Liban… sont autant d’expériences et de leçons à tirer. L’une des plus importantes dont nous discuterons dans un prochain épisode, c’est que les mouvements meurent quand ils se limitent à la lutte pour la réforme de l’État, pour la démocratie ou la constituante.

Aussi, n’attendons pas. Dès à présent, organisons la diffusion des informations sur nos luttes, sur les pratiques qui fonctionnent, comme une nécessité, mais aussi comme un rodage. Demain, nous auront peut-être urgemment besoin de ce genre d’outils, et peu de temps pour les mettre en place. Nous sommes face à une situation ou les États appuient de tous leurs poids sur la société pour y maintenir en place le couvercle de l’exploitation. Nous ne savons pas d’où viendra le renversement. Mais nous savons que la colère gronde.

Appuyons la défiance envers les États, envers les gestionnaires. Critiquons les vendeurs d’espoir. Préparons-nous avec intelligence, c’est-à-dire en assumant que notre préparation sera insuffisante et que cela doit nous rassurer et non nous inquiéter : nous sommes du côté de l’imprévu et il fait peur aux gestionnaires.

Notes

1Nous utilisons les termes de classe dirigeante et de classe possédante dans un sens précis. La classe dirigeante est la fraction de la classe possédante qui détient le pouvoir effectif. La classe dirigeante représente et administre en général les intérêts de la classe possédante. Mais il peut exister des variations, des conflits, des luttes de tendances. Enfin, le terme de classe dirigeante permet de cibler plus précisément la fraction de la classe possédante la plus solidement arrimée à l’État. Nous retrouvons cette distinction partout, et diverses factions de la classe possédante luttent partout entre elles pour le contrôle de l’appareil d’État. Ces luttes sont régulées à certains endroits par un marché électoral, dans d’autres, par des dynamiques d’alliances flottantes au sein des partis uniques, ou encore par des coups d’État militaires.

2Pour l’heure, il est difficile de réunir les sources suffisantes pour vérifier ce modèle d’explication. Il n’est donc à prendre que comme une hypothèse de travail.

3http://theconversation.com/why-a-one-size-fits-all-approach-to-covid-19-could-have-lethal-consequences-134252

4https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/03/25/the-corona-crisis-a-letter-from-a-comrade-in-china-did-china-buy-time-for-the-west/

5https://www.thelancet.com/action/showPdf?pii=S2468-2667%2820%2930073-6

6Si les travailleurs sont nombreux à se rendre compte du fossé qui existe entre la rhétorique des capitalistes et la réalité des préoccupations mercantiles de leurs patrons, à l’heure actuelle et sans mouvement d’ensemble, il semble clair qu’ils ne prendront pas ce risque.

7Notamment le mouvement des gilets jaunes en France. Mais signalons aussi l’ouvrage The Roundabout Revolutions, d’Eyal Weizman. Qui montre comment cet élément de l’environnement urbain est le théatre privilégié de mobilisation sociales depuis de nombreuses années.

8 En Afrique subsaharienne 63 % des habitants des zones urbaines (258 millions de personnes) ne peuvent pas se laver les mains, selon l’Unicef.

9https://www.wfpusa.org/articles/covid-19-and-global-food-security/

10Ceci est un condensé de la création monétaire. Pour être plus précis, les banques centrales créent la monnaie dite « centrale », soit évidemment les pièces et les billets, mais aussi de la monnaie n’existant que sous forme d’écriture, la « monnaie scripturale ». Cette partie de la monnaie centrale, appelée aussi « base monétaire » est produite en direction des établissements bancaires privés, qui sont dans l’obligation de disposer d’un compte auprès de la banque centrale, sur lequel ils doivent détenir des réserves de monnaie centrale. Ces réserves servent à garantir les prêts. Elles correspondent ainsi à un pourcentage des prêts qu’ils accordent ( autour de 1 % sur la zone euro, mais cela peut fortement varier ailleurs). Ainsi, par exemple, si la BNP veut prêter pour un volume total de 100 milliards d’euro, elle doit en détenir au moins un milliard en monnaie centrale dans son compte auprès de la banque centrale européenne.

Ensuite, la plupart de la monnaie émise, aux alentours de 90 % est créée par les banques privées. (BNP, Deutsche Bank, HSBC…). À chaque fois qu’une banque accorde un prêt, elle crée simultanément un dépôt sur le compte en banque de l’emprunteur, créant ainsi de la nouvelle monnaie. Cette monnaie est destinée à être détruite, au fur et à mesure qu’elle est remboursée par l’emprunteur. La banque garde les intérêts. Cette monnaie est donc créée pour un temps donné, par un jeu d’écriture, dont la responsabilité revient à la banque. Et cette responsabilité, la banque a le droit de l’engager car elle détient les réserves en monnaie centrale dont nous parlions plus haut, qui elle est créée par la banque centrale. Ainsi, c’est bien la banque centrale qui en dernier recours crée la monnaie, celle sur laquelle les banques se basent pour prêter. Et les banques centrales créent en échange de titres d’obligations essentiellement d’État. Ainsi, si demain les États ne peuvent plus rembourser leur titres d’obligations, cela signifie que la banque centrale détient des réserves pourries, or, nous venons de l’expliquer, tout l’édifice monétaire et bancaire est garanti par ces mêmes banques centrales.

One thought on “Où va le monde ?

  1. Je suis d’accord avec tout ce que vous écrivez, je me sent désemparée par rapport à tout ce qui se passe, ce gouvernement qui nous ment et qui ne pense qu’à son fric, tout ces pauvres gens qui vo t encore obéir comme des moutons. J’aimerais m’investir dans un groupe pour lutter et changer ce monde. A lire votre prochain épisode
    Chris

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